Déconfinement des écoliers : “Le jour d’après se construit dès aujourd’hui”

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En quoi cette pandémie qui contraint en France au confinement est-elle déstabilisante ?


Ce que nous vivons est inédit. Notre quotidien a été bouleversé ; il est aujourd’hui marqué par le télétravail pour beaucoup, par ce qu’on appelle improprement « l’école à la maison » (car l’école, justement, ce n’est pas la maison), des réunions par visioconférence, vidéos en tout genre, coaching sportif… Nous sommes presque trop sollicités ! Il s’agit là d’une façon de gérer l’anxiété, de nous sentir utile, existant, en lien. Les conflits sont tout à fait normaux, les tensions étant accentuées par la promiscuité. Après presque deux mois de confinement, la difficulté réside dans l’incertitude quant à l’avenir. C’est ce qu’il y a de plus compliqué à gérer pour l’être humain ! Il doit alors mobiliser des ressources nouvelles pour durer, renouveler ses propositions et habiter l’attente.


Justement, en tant que parents, comment accompagner au mieux les enfants ?


L’essentiel est de garantir une sécurité psycho-affective à l’enfant. À nous, adultes, de garder à l’esprit que ce confinement n’est que transitoire : nous allons tous sortir de nos maisons, revivre, reprendre une vie normale. Il faut avant tout cultiver la capacité à s’évader, à rêver, à imaginer : regarder par la fenêtre, inventer des histoires… Le dessin est très apaisant, tout comme les activités manuelles avec de la pâte à modeler ou de la pâte à sel. Quant au jeu, qui est une forme d’échappatoire à la réalité, il est aussi fondamental. L’air de rien, toutes ces activités aident à évacuer les tensions. Ce temps offre l’occasion de se redécouvrir en famille, alors que les liens sont parfois distendus. Bien vécu, il peut être un renforcement positif.


Et face aux inéluctables tensions ?


Lorsque le ton monte, mieux vaut s’arrêter plutôt que de risquer l’escalade. Chacun prendra une pause pour souffler, se ressourcer. Il s’agit d’habiter différemment l’espace, ménager des moments d’intimité, organiser des sorties à tour de rôle, sans que tous les enfants soient ensemble par exemple, prévoir que le couple sorte seul aussi. Les règles habituelles seront assouplies. Les enfants seront probablement davantage derrière les écrans. L’adolescent, pour qui les amitiés sont très importantes à son âge, sera autorisé à porter un casque et à s’isoler parfois pour entretenir des conversations. Enfin, un « coup de mou » est normal. Il s’agit alors d’écouter l’enfant, de normaliser son ressenti, d’exprimer le sien aussi.


Il nous incombe d’inventer une autre manière de faire notre deuil, d’imaginer poser un acte symbolique…


Certains évoquent un risque de syndrome post-traumatique. Faut-il le redouter pour nos enfants ?


Toute histoire est singulière. Certains vivent très bien cette situation, d’autres très mal, tout dépend du contexte,…

Journée internationale de la non-violence éducative : Comment rester bienveillant avec ses enfants

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« L’autorité parentale s’exerce sans violence physique ou psychologique », énonce le texte de loi contre les violences éducatives ordinaires (VEO), plus connu sous le nom de « loi anti-fessée », ratifié le 11 juillet dernier. Promiscuité, gestion des émotions, déficit de liens sociaux… l’éducation non-violente se confronte à des obstacles inédits ces derniers temps.


De l’indulgence pour les parents


« Je suis très critique face à la façon dont certains conseils sont adressés aux parents, avec des listes de comportements à adopter ou à bannir : on est dans l’injonction, la culpabilisation, voire la menace », remarque Béatrice Kammerer, journaliste spécialisée en éducation. Pour des parents soucieux de bien faire, en effet, la culpabilité peut être grande quand ils n’y arrivent pas. Or, l’indulgence commence par soi, surtout par temps de crise.


Pour cette auteure de l’Éducation vraiment positive (Larousse, 2019), certaines méthodes donnant des techniques clés en main empêchent les parents d’exercer leur pensée critique et d’expérimenter, de créer, d’adapter des savoirs à leur contexte singulier. Elle cite ainsi la « mise à l’écart », pointée par certains comme violente, car elle provoque chez l’enfant une forme de sidération. Selon elle, l’interprétation est plus nuancée : « Si un enfant vient de taper son frère, il n’est pas pareil de le forcer à rester au coin, et de lui conseiller de prendre un moment dans un endroit rassurant pour retrouver son calme. On l’extrait de la famille dans les deux options, mais l’une est dans un contexte violent et l’autre non. »


La différence se situe aussi dans l’accompagnement que pourra proposer le parent à l’enfant : va-t-il lui intimer de ne revenir que quand il sera calme, ou va-t-il l’aider à s’apaiser ? « La question centrale est celle de l’intention et de l’état d’esprit de l’adulte : veut-il punir et humilier son enfant, ou trouver des solutions ? » résume-t-elle. Au cœur de l’éducation non-violente se trouve donc la question du regard de l’adulte sur l’enfant.


Repérer les facteurs déclencheurs


« Notre génération a un rôle de pionnière, ajoute David Dutarte, militant de l’éducation non-violente et fondateur de Familylab, le laboratoire des familles et des relations, un réseau de soutien à la parentalité. Nous aurons des moments de réussite, mais aussi de doute et d’échec. Une éducation non-violente à 100% n’existe pas. » L’important consiste à entamer une réflexion. Pour commencer, il s’agit de repérer les facteurs déclencheurs de violences ordinaires. Ces dernières peuvent être des gestes brusques, cris, soupirs, injonctions, menaces, mais pas seulement. « Quand on minimise les émotions des enfants ou qu’on se laisser absorber par son Smartphone, ils le vivent aussi comme une violence », alerte David Dutarte.


Ces réactions surviennent souvent lorsque les parents ont l’impression que leurs enfants font exprès d’adopter un comportement déplaisant ou de ne pas comprendre leurs besoins. « La croyance dans les intentions négatives de l’enfant est l’une des plus difficiles à combattre, mais c’est aussi l’enjeu central », assure David Dutarte. Or, un enfant ne cherche pas à « provoquer » ses parents. Il peut en revanche mal comprendre une consigne, surtout si elle n’est pas claire, être débordé par ses émotions, ne pas réussir à restreindre son envie de jouer, toucher, crier, etc.


Un enfant ne cherche pas à « provoquer » ses parents. Il peut en revanche mal comprendre une consigne.


Allier cadre et bienveillance


Pour qui veut élever ses enfants sans violence, le cheminement commence par essayer d’adopter une posture de respect permanent et inconditionnel. « Nous avons tous des comportements constructifs et des comportements destructeurs », précise David Dutarte. Identifier ces différents mouvements envers les enfants, ainsi que l’état d’esprit qui prédomine alors, permet de nourrir l’élaboration de relations plus respectueuses.


« Respecter l’intégrité de ses enfants, c’est aussi leur montrer l’exemple, pour qu’à leur tour, ils respectent les limites énoncées par leurs parents », ajoute-t-il. Car entendre et accueillir les émotions, les besoins, les envies et le ressenti des enfants ne veut pas dire les laisser tout faire à leur guise. « Pour grandir, un enfant a besoin d’un cadre sécurisant. Il doit pouvoir compter sur une figure d’attachement et d’autorité, dans le sens de ‘‘qui autorise’’ », complète-t-il. À l’inverse, quand l’enfant est mis en position de régir la vie familiale, il se retrouve en réalité avec une responsabilité trop lourde pour lui.


Revisiter ses valeurs


Pour déterminer les limites à poser, aucune famille ne peut ressembler à une autre : ce qui est important pour certains sera insignifiant pour leurs voisins. « L’éducation non-violente nous pousse à réfléchir à la légitimité des règles qu’on instaure, qui doivent permettre à tous de s’épanouir », poursuit Béatrice Kammerer. Pour parvenir à cet équilibre, David Dutarte propose de s’appuyer sur le concept d’« équidignité », promu par Jesper Juul, un pédagogue danois. « Si les enfants ne sont pas les égaux des adultes, ils ont pourtant droit au même respect de leur dignité, résume-t-il. Ce principe n’est pas très éloigné du précepte biblique “Aime ton prochain comme toi-même” : on ne peut pas demander le respect et en même temps ne pas respecter l’autre. »


Si les enfants ne sont pas les égaux des adultes, ils ont pourtant droit au même respect de leur dignité.
 – David Dutarte, militant de l’éducation non-violente


C’est donc en acceptant de sortir d’un rapport de domination, basé sur l’obéissance et la crainte, qu’on pourra développer des relations qui s’appuient sur la confiance, le sens partagé de la responsabilité individuelle et l’estime de soi. Un défi de taille, mais prometteur. Si la vie de famille est organisée par des principes d’ouverture à l’autre, d’écoute, de respect de soi-même et des autres, ce fonctionnement pourra se répéter dans d’autres domaines. Finalement, comme s’enthousiasme Béatrice Kammerer : « Ce projet concerne l’ensemble de la société. » Et pourrait bien la changer.


Quand le confinement décuple la maltraitance

Deux enfants meurent de maltraitance chaque semaine en France, le plus souvent dans un cadre familial. Pour ceux qui vivent dans un contexte violent, le confinement peut virer au cauchemar. Si les signalements de violences intrafamiliales ont augmenté de 20% au cours des trois premières semaines de mars et de 50% la première semaine d’avril, les associations craignent que de nombreuses petites victimes ne puissent demander de l’aide. Le gouvernement a lancé une campagne de sensibilisation afin d’inviter les témoins, même auditifs, à appeler le 119, un numéro gratuit et ouvert en permanence. Les victimes elles-mêmes qui, faute de pouvoir téléphoner en raison de la promiscuité, peuvent remplir le formulaire « besoin d’aide » sur le site gouvernemental www.allo119.gouv.fr. En cas de danger grave et immédiat, le 114 (numéro spécifique aux violences conjugales et intrafamiliales) peut également être contacté par SMS.

À l’assaut du mont Blanc… de clic en clic

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C’est un matin sans ces brumes qui rampent jusqu’aux flancs du mont Blanc et l’enrobent de leurs foulards de nacre. Un soleil bouillant chauffe la tôle verte du tramway à crémaillère – le TMB (Tramway du Mont-Blanc), inauguré en 1909 -, parti du Fayet, qui gravit le col de Voza et se hisse à travers les alpages du Prarion jusqu’à son terminus, le Nid d’aigle, à 2 372 m. Mais c’est à la force des mollets qu’on grimpera jusqu’au sommet, guettant les cimes qui émergent à l’horizon. L’aiguille du Midi, le mont Tondu, le glacier de Bionnassay, le mont Vorassay… Les semelles sont légères à l’heure d’aborder, en premier de cordée d’une randonnée virtuelle, l’ascension du mont Blanc par sa mythique « voie royale », qui s’amorce à Saint-Gervais-les-Bains – où l’on s’imagine avoir, la veille, englouti une fondue et affûté à la lime les lames des piolets. « Il existe plusieurs voies classiques pour atteindre le sommet : la “voie des trois monts”, dite aussi “la traversée”, la “voie du pape”, par le versant sud italien, la voie historique de 1786, empruntée par les pionniers Jacques Balmat et Michel Paccard… Cette “voie royale”, par le refuge du Goûter et l’arête des Bosses, est la plus fréquentée. Mais que l’on ne s’y trompe pas, c’est un terrain de haute montagne ! », explique notre guide, le photographe Bernard Tartinville. 


Pour prendre sa trace, en s’allégeant des crampons et des broches à glace, il serait superflu de s’encorder. Il suffit de suspendre son regard aux sublimes panoramas qui composent l’itinéraire d’une expédition virtuelle à 360°, intitulée « ascension du mont Blanc », mise en ligne sur le site de l’office de tourisme de Saint-Gervais-Mont-Blanc. Une expédition contemplative, à l’abri des chutes de pierres, des crevasses traîtresses ou du souffle glacial qui givre les lèvres et transperce les gants.


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Redonnons de la vie aux Éhpad

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Éhpad. Cinq lettres pour désigner les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes. Ce mot vient de passer brutalement dans le langage courant. Il représentera dans l’esprit de beaucoup d’entre nous, et pour de longues années, ces lieux où on laisse mourir nos aînés, seuls dans leurs chambres, sans que leurs proches soient autorisés à les entourer pour les accompagner dans cet ultime passage. Cette réalité nous choque par son ampleur : les plus de 7700 personnes décédées à ce jour en Éhpad représenteraient un tiers des victimes du Covid-19. 

Éhpad : “Certains résidents se sont laissés mourir de tristesse”

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Ce fut un choc, que les mots ne traduisent pas toujours dans leur globalité. Et au réveil, la prise de conscience que le système a montré ses limites. Révoltée par notre incapacité collective à sauvegarder les vies affaiblies, Valérie Régnier a ajouté la semaine dernière sa voix singulière à celles des syndicats, directeurs d’Éhpad et autres spécialistes des questions du grand âge pour dénoncer avec force les situations vécues depuis le début du confinement par les résidents de ces établissements, publics et privés, et par leurs familles.


Faire renaître le lien à l’autre


« Les plus révoltés, ce sont les enfants des personnes victimes de l’épidémie, précise-t-elle. Du jour au lendemain, ils n’ont plus été autorisés à aller les voir, n’ont pas pu leur dire au revoir, et ont été prévenus par un appel téléphonique leur recommandant de prendre contact avec les pompes funèbres ! Certains résidents se sont laissés mourir de tristesse, car ils…

Covid-19 : “La crise remet la personne au cœur de notre quotidien”

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« Dès les premiers cas de Covid-19 dans la région Occitanie, nous avons mis en place le confinement en chambre, fermé l’accès à la maison et suspendu toutes les visites. Aujourd’hui, 50 salariés ne ménagent pas leur peine pour le bien-être de nos 84 résidents. Le vrai plus par rapport à d’autres Éhpad : la présence continue d’une communauté de soeurs – une dizaine en activité.

Le regard des petits frères des pauvres par rapport à la vieillesse

Nous connaissons très bien nos résidents, des plus autonomes à ceux qui souffrent de troubles cognitifs importants, et mettons en place une présence renforcée auprès d’eux, en lien étroit avec les familles. En collaboration avec l’équipe de laïcs (responsables du soin, des ressources humaines, du contrôle de gestion, des questions éthiques et juridiques), nous avons aussi aidé très tôt les autres maisons de notre province à s’organiser. Habituellement, près de 80 bénévoles nous accompagnent dans notre mission, à Montpellier. Quelques-uns continuent de nous épauler à l’accueil, mais la majorité a dû inventer des initiatives à distance.

Voici des années que l’on porte un regard assez négatif sur les Éhpad. Cette crise peut nous permettre de le changer.

Via des appels sur les réseaux sociaux, de nouvelles personnes se sont jointes à ce beau mouvement. Certains cousent des blouses en tissu, des habitués déposent des gâteaux à l’accueil, d’autres réalisent et partagent des vidéos avec les résidents. Pour ces derniers, la situation peut être très anxiogène. S’ils sont conscients de l’intérêt des gestes barrières, ils ressentent la coupure avec leurs familles et se sentent vulnérables face à l’actualité. Voici des années que l’on porte un regard assez négatif sur les Éhpad. Cette crise peut nous permettre de le changer. De considérer différemment ceux qui oeuvrent auprès des plus fragiles.

Ce sont de beaux métiers, sans lesquels on ne peut rien faire. Même si l’idéal serait de garder chez soi ses parents âgés, nous aurons toujours besoin de lieux pour qu’ils soient aimés, soutenus, respectés dans tout ce qu’ils sont. Après la gestion de l’urgence, il faudra tirer des conclusions de cette crise pour déterminer quel visage aura l’Éhpad de demain et ce qui reste à notre portée pour rendre ce monde meilleur. Cette épreuve nous aura alors permis de redécouvrir qu’il y a des gens autour de nous. Elle remet, dès aujourd’hui, la personne au cœur de notre quotidien. »

Confinés en couple : “Mon conjoint n’est pas mon thérapeute”

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Quel est l’impact du confinement au sein du couple ?


Ce confinement a un effet amplificateur, voire révélateur des problématiques du couple. Les conflits explicites explosent. Les conflits patents, larvés, jusqu’alors contournés par une vie sociale active et des divertissements, peuvent surgir. À l’inverse, si le couple va bien, ce contexte peut renforcer son attachement en montrant la codépendance des conjoints : l’autre est indispensable. Mais cette prise de conscience peut aussi générer de l’angoisse, la crainte d’être malade, séparés par la mort…

Au quotidien, en plus des habituelles broutilles agaçantes, des différences plus profondes se dévoilent : valeurs, besoins, priorités, angoisses (pour l’un plutôt d’ordre économique, pour l’autre plutôt d’ordre médical), vision éducative… Ceux qui sont au bord de la rupture mesureront à quel point ils ne partagent plus grand-chose et s’insupportent mutuellement. Le couple fusionnel, dont les conjoints appréhendent les désaccords et s’en protègent en les minimisant, peut être particulièrement ébranlé.


Comment vivre au mieux cette « heure de vérité » ?


Un conflit ouvert peut offrir une opportunité : passer du reproche à la compréhension. Cette attitude suppose d’oser affronter les oppositions et d’exprimer les attentes mutuelles : « Qu’est-ce qui ne va pas entre nous ? Comment y répondre ? » C’est le moment de revisiter les fondements de la relation et de traverser l’épreuve de la différence inhérente à toute relation. Pour que le couple dure, il est nécessaire d’accepter l’altérité : l’autre est… autre. Ce temps éprouvant interroge la capacité de chacun à être généreux et à l’écoute de son conjoint, afin de lui offrir le temps et l’espace nécessaire, au regard de ses besoins. Soi-même, est-on capable d’entendre et d’exprimer nos propres besoins, sans attendre que l’autre les devine, ce qu’il ne peut faire ?


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La télémédecine : au nom du meilleur, refuser le pire

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Au départ, ça « buggait » sévèrement. Philippe Chambraud, 63 ans, généraliste à Paris (XIVe), avait même fini par laisser tomber les téléconsultations malgré un logiciel idoine installé en décembre dernier dans l’ordinateur de son cabinet. Impossible de délivrer une feuille de soins, d’envoyer les ordonnances sur les e-mails des patients… « Il n’y avait que des blocages techniques, je perdais un temps fou ! », se souvient-il. Avec l’arrivée de la pandémie de Covid-19, son fabricant de logiciel a résolu tous les problèmes en un clic.


En mars, dès le début du confinement, le médecin de famille a pu effectuer une quarantaine de rendez-vous par écran interposé, contre zéro depuis le début de l’année. « Après la crise sanitaire, c’est sûr, les téléconsultations vont se répandre, croit-il. La nouvelle génération de médecins, les trentenaires, y trouve son compte. Le Covid-19 nous conforte tous dans cette nouvelle pratique. » Même expansion du côté de Medadom. Cette start-up créée en 2017 par deux médecins et un ingénieur propose un site internet de téléconsultation. Avec la pandémie et le confinement total, les 70 médecins salariés de cette plateforme ont vu la demande de rendez-vous augmenter de 300% ! « C’est un nouvel écosystème, vante Nathaniel Bern, cofondateur. Le médecin reçoit le patient sans délai, il n’y a pas d’attente, ce qui est appréciable. Après l’examen, il lui fournit un compte rendu qu’il peut transmettre à son médecin traitant. Il garde un accès totalement transparent à son dossier médical. »


Lutter contre les déserts médicaux


La télémédecine, ces dernières années, a montré ses atouts. En pleine crise, elle nous a permis d’éviter de nous rendre au cabinet du médecin, de croiser d’autres malades dans la salle d’attente et de risquer d’attraper et de propager le Covid-19. Mais au-delà, les téléconsultations sont aussi un palliatif aux déserts médicaux. Paul-André Colombani l’a bien compris. Médecin installé près de Porto-Vecchio (Corse), député du groupe Libertés et Territoires, il a développé, avec l’Union régionale des professionnels de santé, un logiciel à but non lucratif permettant de consulter à distance. Après avoir créé notre profil sur cette plateforme baptisée Alta Strada, nous entrons dans sa salle d’attente virtuelle. Il nous reçoit. Derrière l’écran, il est tout sourire et se félicite de cette « médecine de demain » qui permet de lutter contre la pénurie de praticiens dans certaines zones géographiques. « L’intelligence artificielle va nous permettre de mieux soigner les gens », argumente le quinquagénaire.


Certains objets peuvent déjà se connecter aux logiciels de téléconsultation pour que le médecin contrôle tension et glycémie de ses malades. Il peut même surveiller un pacemaker ! Pour le Pr Patrice Queneau, membre émérite de l’Académie nationale de médecine, la téléconsultation est « particulièrement indiquée pour les malades chroniques, qui ont une relation de confiance avec leur généraliste. Pour un patient isolé, qui vit loin du cabinet de son médecin, c’est un avantage considérable. Il peut le joindre facilement pour un renouvellement d’ordonnance ou un suivi à distance, surtout si apparaît un symptôme inquiétant, que le traitement est mal supporté ou inefficace ».


Pour un patient isolé, qui vit loin du cabinet de son médecin, c’est un avantage considérable.

- Pr Patrice Queneau, Académie nationale de médecine


La télémédecine peut même assurer un meilleur suivi postopératoire, avec le contrôle d’une infirmière qui passe à domicile : « Aujourd’hui, il peut être difficile de joindre son chirurgien. Et certaines personnes âgées ont du mal à se déplacer… » Selon le Dr Julien Borowczyk, député LREM et président du groupe d’étude santé et numérique à l’Assemblée nationale, la télémédecine favorise aussi la télé-expertise, soit une meilleure relation du généraliste et des spécialistes dans le parcours de soins, y compris un meilleur lien entre médecines de ville et hospitalière, mais aussi une collaboration plus fluide entre médecins, infirmières et pharmaciens.


L’attrait du business et ses dérives


Toutefois, la télémédecine pose aussi des questions éthiques de premier plan. Le sujet, même s’il fut masqué par les enjeux de la PMA pour toutes et ceux de la fin de vie, fut longuement évoqué lors des États généraux de la bioéthique en 2018. « Les citoyens nous disaient : ne perd-on pas le sens de l’humain en s’alliant ainsi aux nouvelles technologies ? », rappelle le Dr Marc Delatte, membre du Comité consultatif national d’éthique, député LREM. N’y a-t-il pas une contradiction à glorifier les « soignants », comme nous le faisons en ce temps de crise, et à se réjouir de l’essor de la télémédecine qui nous permet d’être soignés sans être en contact direct avec son docteur ? « Notre monde évolue, il ne faut pas être passéiste, commente-t-il. Mais il faut rester vigilant pour que soient respectés les droits fondamentaux du patient. »


Si les compagnies d’assurances mettaient la main sur les index de santé, cela romprait le principe de justice et d’égalité aux soins.

- Marc Delatte, CCNE


Même son de cloche chez le Dr Olivier-Jacques Bocrie, salarié de Medadom : « On reste ancré dans la médecine en faisant coexister les époques. Il ne faut pas opposer médecine et télémédecine, mais les voir comme complémentaires. » Mais quid des données de santé stockées par les logiciels vendus par des compagnies privées ? « Il faut éviter les dérives commerciales et assurantielles, prévient Marc Delatte. Si les compagnies d’assurances mettaient la main sur les index de santé, cela romprait le principe de justice et d’égalité aux soins. » Le Pr Patrice Queneau nous met aussi en garde : « Il faut que la télémédecine soit gérée, ou au moins contrôlée, par les professionnels de santé et les structures publiques. Attention à la récupération de la télémédecine par des firmes surtout intéressées par le business. Arrêts de travail, prescriptions médicamenteuses orientées vers certaines spécialités… C’est un enjeu éthique majeur ! » Au-delà du business, « des médecins peu scrupuleux vont aussi y trouver leur compte, craint Julien Borowczyk. Je plaide pour une formation systématique dans le cursus universitaire. »


Et la fracture numérique ?


N’y a-t-il pas un risque, si cette nouvelle pratique se généralise, de laisser au bord du chemin des personnes âgées peu adeptes des nouvelles technologies ? Cette nouvelle pratique ne va-t-elle pas creuser encore plus la fracture numérique ? Enfin, reste la crainte de passer à côté de quelque chose. Une petite fièvre persistante, une rhinopharyngite banale qui traîne un peu, n’est-ce pas le premier symptôme d’une affection plus grave ? « Une septicémie, une embolie pulmonaire, une infection du coeur, au départ, souvent ça ne ressemble à rien, rappelle Patrice Queneau. Rien ne remplace un examen poussé, ni même le fait de voir entrer le patient dans son cabinet, sa manière de marcher. La médecine est une science, mais aussi un art très difficile. »


Derrière l’écran, impossible de palper, de toucher, de réaliser un examen clinique qui est pourtant la base de la médecine. « Il faut savoir bien écouter, prendre tout son temps, admet le Dr Olivier-Jacques Bocrie. Si un patient m’inquiète en téléconsultation, je n’hésite pas à le rappeler et, au besoin, à demander des examens complémentaires et à le convoquer en cabinet ou à l’orienter vers un confrère. » « On craint toujours de faire une erreur, même après un examen clinique poussé, remarque Philippe Chambraud. Mais si l’humain est mauvais derrière l’écran de son ordinateur, il ne sera pas meilleur devant son patient ! »

Christophe Fauré coordonne un accompagnement en ligne pour traverser le deuil

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Seul le lien peut nous aider à rester créatif et solidaire face à la crise que nous traversons actuellement dans la lutte contre le coronavirus. L’aventure de mieux-traverser-le-deuil.fr vient encore illustrer ce constat. La plate-forme existait depuis un et demi, offrant aux personnes endeuillées de nombreux outils d’accompagnement : vidéos en ligne, forums, articles… Mais c’est en fédérant leurs énergies et leurs savoirs faire que toute l’équipe a rendu possible, en un temps record, la création de deux services spécifiques pour accompagner les décès en nombre liés au Covid-19.


Réalisateur, développeurs informatiques, journalistes, sociologue, médecin… en tout une quinzaine de personnes se sont mobilisées pour répondre à la souffrance du moment. « Ce sont pour la plupart de jeunes quadras », rapporte le psychiatre Christophe Fauré, qui les accompagne depuis le début et a mis à disposition toute son expertise sur l’accompagnement du deuil. « Tous des gens de cœur qui s’étaient déjà fédérés pour la réalisation du film “Et je choisis de vivre” autour de Damien Boyer, et qui, cette fois encore, touchés par l’importance de la question, ont donné leurs compétences et tout leur temps pour créer deux services de soutien, associant un savoir-faire technologique avec des expertises psychologique et spirituelle ».


Une coordination des associations existantes


Premier dispositif d’urgence mis en place : une ligne d’écoute et de soutien pour les personnes en deuil, qui vient en complément des initiatives gouvernementale face au COVID 19. En quelques jours, mieux-traverser-le-deuil.fr a réussi à mobiliser les nombreuses associations d’aide existantes sur le terrain et à fédérer, pour la première fois face à l’urgence, leurs ressources humaines.


Plus de 500 bénévoles formés à l’accompagnement des souffrances spécifiques du deuil et de la fin de vie ont ainsi répondu présents pour accompagner, par chat, visio-conférences ou téléphone, les Français confrontés à la mort de leur proche. « Chaque association, chacun selon sa spécificité et ses convictions, garde son identité », précise le psychiatre. « Mais en associant les forces, on crée un mouvement d’une efficacité remarquable et nous faisons connaître le formidable réseau associatif d’aide au deuil et de la fin de vie qui existe déjà à travers la France ».


Aider les personnes face au deuil


Les obsèques retransmises en direct


Une réalité quotidienne qui, en temps normal, passe pour la plupart d’entre nous inaperçue. « Les Français ouvrent les yeux sur une réalité, observe Christophe Fauré. Il faut savoir qu’il y a d’ordinaire, chaque année dans notre pays, 600 000 décès, soient 50 000 par mois. Quand on sait que trois à six proches sont en moyenne impactés directement par cette perte, cela fait environ 150 000 à 3,5 millions de personnes qui, chaque mois, vivent le deuil et ne rencontrent ni l’écho ni toujours le soutien dont ils auraient besoin. »


Deuxième service offert par la plate-forme mieux-traverser-le-deuil.fr – où tout est en accès libre et gratuit – la possibilité de s’inscrire pour créer un espace personnalisé et retransmettre des obsèques en direct. « Un seul smartphone suffit pour filmer la cérémonie et ensuite donner, par un lien sur le site la possibilité à toute la famille ou les amis concernés de s’associer en direct ou en différé, malgré le confinement, à la cérémonie. La cérémonie reste en ligne pendant une semaine et peut être téléchargée. Cela constitue ainsi un support visuel qui pourra plus tard s’intégrer à l’hommage que l’on rendra à l’issue de la crise ».


Rester en communion


« Cela permet de rester en communion d’une autre manière », estime le médecin qui souligne la dynamique d’une initiative qui réunit le meilleur de la technologie et de l’humain et repose sur des personnalités engagées comme le réalisateur Damien Boyer ou le sociologue Tanguy Châtel, expert en soins palliatifs, fort de ses missions à l’Observatoire national de fin de vie ou au Comité national d’éthique du funéraire.


« Notre objectif est de montrer aussi aux politiques que nous pouvons, nous les accompagnants de la fin de vie ou du deuil, parler d’une seule voix pour mobiliser nos contemporains face à ces questions et nous fédérer pour être présents, d’une façon plus large et et plus humaine à cette réalité de la mort des proches qui touche tout le monde ».


Ne pas pouvoir dire “au revoir” est une épreuve supplémentaire


Pour le psychiatre, qui accompagne depuis plus de trente ans les souffrances spécifiques liées au processus de deuil et constitue l’un des référents les plus aguerris sur la question, le constat est clair : « Des centaines de milliers de personnes sont aujourd’hui à cause du confinement sanitaire dans l’incapacité formelle d’accompagner, par un rituel collectif, leurs proches décédés. Or on sait que la cérémonie est d’une aide considérable pour initier le processus de deuil. Même si on peut affirmer que celui-ci se fera de toutes façons (car c’est un processus psychologique inconscient), ne pas pouvoir dire “au revoir” à ceux qu’on aime est un élément de souffrance supplémentaire. Cette épreuve s’apparente à ce qu’ont vécu les proches des personnes décédées d’accident d’avion et dont on n’a pas retrouvé les corps, comme par exemple ceux du vol Paris-Rio. C’est pourquoi certains, parmi les plus fragilisés, auront besoin d’être accompagnés psychologiquement ensuite ».


Faire le deuil d’un proche sans rite funéraire


Et Christophe Fauré d’insister : « Je veux rappeler la nécessité, pour tous, de faire une deuxième cérémonie plus tard après le confinement, en réunissant les proches exactement comme dans une “vraie” cérémonie d’obsèques avec des hommages, à l’église pour les uns, dans un lieu symbolique pour les autres. L’être humain est créatif et on a vu naître, dans des circonstances dramatiques, de magnifiques cérémonies de commémoration qui permettent la réunion, le partage, la communion humaine et spirituelle dans la peine. C’est à partir de là que pourra s’initier ou se poursuivre, de façon harmonieuse, un vrai processus de deuil »


Le rituel funéraire permet d’accepter le scandale de la mort

Le confinement augmente le risque de violences sur les enfants

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Les pires craintes des professionnels semblent se confirmer. La ligne téléphonique « Allô enfance en danger » joignable en composant le 119 a reçu 20% d’appels supplémentaires depuis le début du confinement, a déclaré le secrétaire d’État à la Protection de l’enfance, Adrien Taquet le 8 avril. Les appels considérés comme urgents, eux, ont bondi, accusant une hausse de 60% selon des données issues d’une comparaison entre les trois premières semaines du confinement et une période équivalente en février, précise le secrétaire d’État. En outre, plus le temps passe plus les signalements recueillis sur ce numéro vert sont nombreux, 53% des appels étant concentrés sur la troisième semaine. « On se maintient à un haut niveau depuis », assure un conseiller auprès d’Adrien Taquet.


Ce sont des situations sociales connues qui flambent avec le confinement.

- Martine Balençon, Société française de pédiatrie médico-légale


Bien qu’ils coïncident avec la montée en puissance des campagnes d’informations diffusées à la radio, à la télévision et sur les réseaux sociaux, ces chiffres ont de quoi inquiéter. « Je suis convaincue que ce confinement va être terrible pour les enfants maltraités. Ce qu’on voit arriver, ce sont des situations sociales connues qui flambent avec le confinement ainsi que de soudain pétages de plomb », assure Martine Balençon, présidente de la Société française de pédiatrie médico-légale. Que l’obligation faite aux familles de rester enfermées du matin au soir conduise à exacerber les tensions n’aurait rien de surprenant. À l’évidence, le confinement joue sur les nerfs. « Tout professionnel est inquiet des jours qui passent, car la tension va monter. On a beau vivre les fenêtres ouvertes, il n’en reste pas moins que quatre murs c’est quatre murs et qu’un enfant reste un enfant avec ses besoins, ses réactions… » , ajoute Martine Brousse, présidente de l’association La Voix de l’enfant.


Bien sûr, tout le monde n’est pas égal devant le confinement. « Vivre dans une chambre de 12 mètres carrés sous les toits avec deux enfants, c’est insupportable. Il faut aider les familles qui manquent de tout à retrouver une dignité, pour leur permettre de s’occuper de leur enfant », souligne Martine Brousse. Mais personne n’est à l’abri : « N’importe quel parent peut déraper ! Certains travaillent tellement qu’ils n’ont jamais le temps de s’occuper de leurs enfants. Du coup, ils ne savent pas comment s’y prendre. Cela peut générer des réactions inattendues. Quoiqu’il en soit, il faut savoir demander de l’aide », conclut-elle.


À l’effet « cocotte-minute » s’ajoute la fragilisation des relais traditionnels amenés à alerter. À commencer par les personnels de l’Éducation nationale qui ne sont plus au contact physique des enfants, mais aussi les services sociaux que la fermeture des Unités territoriales d’action sociales met à rude épreuve, même s’ils restent joignables au téléphone et sont prêts à se déplacer en cas d’urgence. « Des adaptations de l’activité sont faites et malgré certaines difficultés par endroit la continuité des dispositifs reste assurée », indique-t-on au cabinet d’Adrien Taquet.


Ce sont les voisins qui appellent pour dire qu’ils ont entendu des cris, des bruits.

- Martine Brousse, de l’association La Voix de l’enfant


Du côté des médecins de ville, la chute de fréquentation des cabinets au profit de téléconsultations complique l’établissement d’un diagnostic de traumatisme infligé. Avec à la clé le risque que des violences commises à l’abri des regards, dans le huis-clos familial, passent sous les radars. « Tous nos repères sont chamboulés. La maltraitance est déjà compliquée à repérer d’habitude, car les signes peuvent être minimes. C’est par exemple une ecchymose sur une joue, une fracture des côtes. Alors quand en plus il faut changer de paires de lunettes… », souffle Martine Balençon.


Autre obstacle : dans un contexte où tous les regards sont tournés vers le Covid-19, les médecins peuvent passer à côté de certains signaux faibles : « Ce n’est pas parce que Coronavirus nous occupe, que tout le reste doit devenir secondaire. Les délais de prise en charge des infarctus du myocarde sont quatre fois plus long et je crains qu’on assiste au même phénomène s’agissant de la maltraitance. Les médecins doivent continuer à être attentifs à ce volet », insiste la pédiatre. Bonne nouvelle, les voisins le sont. « Ce sont eux qui aujourd’hui appellent le 119 ou des associations comme La Voix de l’enfant ou L’Enfant bleu, pour dire qu’ils ont entendu des cris, des bruits… », indique Martine Brousse. La preuve que l’heure n’est pas à l’indifférence.


Pour émettre un signalement


Par téléphone : 119

Sur Internet : allo119.gouv.fr


Pour être orienté vers des associations d’aide à la parentalité :

Composer le 0800130000