Posez vos "questions de vie" au psychanalyste Jacques Arènes

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Vous avez des questions existentielles, amoureuses, spirituelles…? Adressez-les à Jacques Arènes, psychologue et psychanalyste :

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Chaque mardi, Jacques Arènes publie sa réponse à une des questions dans notre newsletter “Lettre du mardi“. Retrouvez toutes ses réponses passées dans notre rubrique Famille > psychologie.

Être père aujourd’hui, un rôle à réinventer

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« Quel père avez-vous été ? Quel père êtes-vous ? Que vous ont appris vos enfants ? » Il y a quelques mois, La Vie lançait un appel à témoignages qui a beaucoup inspiré nos lecteurs masculins de 30 à 75 ans. Les nombreuses lettres nourries, parfois lyriques, que nous avons reçues sont un vrai bonheur. Une lecture rafraîchissante dans le concert de propos sur la paternité que l’on trouve dans les essais, les guides et les magazines. Car, malgré le torrent de livres, de points de vue contradictoires qui circulent sur le sujet depuis l’émergence des « nouveaux pères » dans les années 1980, il est toujours aussi difficile de dire une fois pour toutes ce qu’est un père. « C’est une question qui m’habite toujours même si mes trois enfants sont adultes », écrit Jacques, 65 ans. Vous relevez pourtant le défi avec cœur.


« Les témoignages de vos lecteurs sont très riches »
, affirme Laurent Ott, à qui nous les avons fait lire. Père de deux enfants de 18 et 28 ans, ancien instituteur, enseignant dans une école d’éducateurs et fondateur d’une association qui accueille des enfants dans des ateliers de rue à Long­jumeau (Essonne). « Ces lettres regorgent de thèmes qui sont autant de pistes pour tenter de définir la paternité moderne, tâche ardue à une période où l’on parle plus volontiers de “parentalité”, un néologisme qui gomme les différences entre père et mère. »


Pour l’historien André Rauch, la re­­cherche d’une définition du rôle du père date de 1968. C’est étrangement l’année où les Français ont été invités pour la première fois à lui souhaiter sa fête. Deux ans plus tard, la loi entérinait l’autorité parentale conjointe. À la fin des années 1970 paraissaient les premiers articles sur les « papas poules » dont la sollicitude toute maternelle brouillait les repères ancestraux. Or, le nombre des divorces a explosé, rendant la présence des pères plus fragile. Et depuis quelques années, on les accuse d’avoir perdu leur « autorité » tandis que grandissent les incertitudes éducatives, la confusion des rôles et la crainte de perdre l’amour de son enfant.


Cette recherche de sens, nul d’entre vous n’y a échappé. Ceux qui ont élevé leurs enfants dans les années 1970 ont été des pères très différents de la génération précédente. Les parents des années 1970 sont assez sévères avec la génération précédente. « J’ai donné à mes enfants une éducation basée sur l’autonomie, la confiance, l’écoute, écrit Serge, 62 ans, très différente de celle que j’ai reçue, qui était une autorité de diktat, comme celle de 90 % des enfants des années 1950. » « J’ai été un père accompagnateur, à l’inverse du mien qui était sûr de lui, plein de principes, pratiquant une éducation proche du dressage, dit Jean-Jacques, 65 ans. Ma vie était la sienne. J’ai eu du mal à affirmer ma personnalité. »


Les plus jeunes ont eux aussi conscience qu’aucun mode d’emploi n’est disponible. « Le métier de père, dit Florian, 34 ans, trois filles de 6 ans – des triplées –, est un rôle à inventer, un délicat équilibre à trouver entre l’évidence charnelle de la maternité et l’antique figure du pater familias édictant les règles de vie en société et veillant à leur respect. » Les pères divorcés, quant à eux, doivent déployer beaucoup de volonté et d’énergie pour conserver leur place et assurer leur présence auprès de leurs enfants.


Car, être père, c’est être présent, disent la plupart de vos lettres. « Contrairement à la mère, un père est obligé de le rappeler, souligne Laurent Ott. Cela ne va pas de soi. » Guillaume, 34 ans, découvre que ses enfants ont besoin de très peu de choses matérielles pour être heureux. « Ce qui compte, c’est d’être ensemble. » Simon-Pierre, 45 ans, divorcé, n’a pas hésité à expliquer à son patron qu’il avait obtenu une garde alternée et que, par conséquent, il devait réaménager ses horaires et renoncer à se déplacer une se­­maine sur deux. À prendre ou à laisser. « Quand on est parent, nos enfants passent avant tout. J’ai adapté mon rythme de travail et choisi mon domicile pour être près d’eux. J’ai cessé toute activité de loisirs. Ma tâche de père m’absorbe suffisamment. »


Serge, 62 ans, regrette d’avoir manqué de disponibilité pour ses enfants, à cause d’une carrière prenante de cadre. Il aurait aimé être plus présent pour aborder avec eux des questions importantes, les accompagner lors de problèmes de santé ponctuels. Jacques tempère : « Pendant plus de 20 ans, du lundi au vendredi, j’étais en province, pensant à mes enfants mais sans les voir quotidiennement. Le père est un personnage “en creux” pour les enfants, la mère est un personnage “en plein”, elle interagit quotidiennement. Un film israélien, Broken Wings, et un français, le Premier Jour du reste de ta vie, m’ont éclairé sur ce point. Les pères y sont peu loquaces, peu participatifs, mais ils sont présents. Ils sont un élément de stabilité. Dans Broken Wings, c’est quand il disparaît qu’on se rend compte de la place qu’il tenait. Un père est attendu, espéré dans les moments difficiles ou exceptionnels, accidents de la vie ou échecs, les enfants savent qu’ils peuvent compter sur lui. »


« Difficile de concilier sa vie personnelle et sa vie professionnelle », écrit Emmanuel, 46 ans, trois enfants de 18 à 23 ans. « Aujourd’hui, dit-il, en étant mon propre patron, j’ai plus de flexibilité et je suis plus disponible quand je sens que mes enfants ont besoin de moi. J’ai l’impression de pouvoir vivre plus facilement mon rôle de père. » Ce dilemme ne serait donc pas réservé aux mères. À la bonne heure !


Pour les plus jeunes, il est évident que cette présence comprend aussi les soins quotidiens, comme en témoignent Guillaume, Pierre-Marie et Simon (nos photos). « Les pères répondent comme les mères au besoin de l’enfant, souligne Laurent Ott. Ils peuvent sans problème assurer des tâches similaires. Mais ils se comportent différemment. Les hommes – qu’ils soient pères, éducateurs, enseignants –, ont tendance à pousser les enfants vers l’inattendu, l’inconnu, à prendre des risques. Ils ont plus de distance avec la question de la norme. »


Être père, c’est surtout être à l’écoute, dites-vous.
« Cela rejoint mon constat d’éducateur. Dans tous les milieux, je vois des pères très proches de leurs enfants. Sauf exception, ils ont des relations de confiance avec eux. Le problème principal, aujour­d’hui, c’est que beaucoup de pères sont disqualifiés par la précarité. Comment encourager ses enfants quand le chômage vous fait perdre votre légitimité ? Les garçons, en particulier, risquent alors d’exprimer cette absence de soutien par l’agressivité. Il faut avoir conscience que son père joue un rôle dans la société pour imaginer en avoir un soi-même. »


« C’est donner l’exemple, dire ce que l’on fait et faire ce que l’on dit, être cohérent », assure Jacques. « Ma mission est d’être là pour les accompagner et leur donner les moyens de se réaliser et de réaliser leurs projets », écrit Emmanuel. « C’est leur donner des racines et des ailes », écrit Philippe, qui se décrit libéral, de la « génération Dolto », « sauf quand il fallait les protéger d’un danger ou corriger un manquement grave. »


Vos enfants vous ont appris la pa­­tience et l’humilité. « Je suis patient de nature, dit Pierre-Marie, 33 ans. Eh bien, je dois l’être encore plus ! » « Il faut mettre son amour-propre dans sa poche pour aller confier ses problèmes à un tiers, reconnaît Simon-Pierre, qui a demandé de l’aide à l’École des parents de Nantes pour renouer le dialogue avec sa fille. Avec le recul, je me dis qu’il n’est pas honteux de s’appuyer sur d’autres. On n’a pas la science infuse parce qu’on est parent. »


Toutes vos lettres – même celles des pères blessés – expriment la grandeur de la tâche, une expérience d’ordre spirituel. « Devenir trois fois père du jour au lendemain a constitué à la fois une surprise absolue, un immense défi à relever et la plus belle aventure de ma vie », écrit Florian, papa de Lucia, Clara et Stella, triplées de 6 ans. « Depuis leur premier jour, en m’apprenant à oser la douceur et la tendresse, elles m’ont fait comprendre que la seule chose de prix en ce monde était l’amour, le respect et l’attention que nous portions à l’autre. Dans leur regard qui pétille, leurs rires ou leurs larmes qui sèchent après un chagrin, je me sens plus fort et plus grand, à la fois utile et essentiel. » Lyriques, on vous dit !


Jacques Musset, dans la lettre qu’il nous a adressée, intitulée Sur la paternité spirituelle, s’est longuement attaché à montrer que la paternité, c’est plus qu’élever un enfant. « En réalité, dit-il, est père tout être humain qui, par son témoignage, sa qualité d’écoute et de communication, engendre autrui à son humanité, lui donne le goût de la vérité, de l’authenticité, de la présence à soi, l’aide à avoir foi en lui et en autrui, lui révèle ses capacités, le confirme dans certaines intuitions, le soutien et l’encourage dans la création de sa propre voie sans rien lui imposer. En réalité, nous exerçons cette paternité spirituelle d’abord par ce que nous sommes. » Quelle plus belle définition du père pour notre époque ?

Parents, comment gérer le stress du bac ?

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Est-il normal de stresser quand on est parent ?

Le bac a toujours mobilisé les parents émotionnellement, mais jamais de façon aussi intense que depuis 3 ou 4 ans. La société est inquiète. Les familles connaissent le chômage. Sans le bac, les études supérieures sont très compliquées. Les enfants le savent eux-mêmes depuis le collège. Le « gentil » stress s’est chargé d’angoisses légitimes. Quant aux psys et aux enseignants qui disent : « Fichez-lui simplement la paix », il me semble que dans le contexte actuel, c’est une posture malhonnête.

Du coup, l’angoisse des parents peut être lourde à porter.

La position des parents est ambiguë. Les jeunes sont souvent majeurs, mais encore à la maison. D’un côté, les parents leur demandent de s’autonomiser. De l’autre, ils les rappellent à l’ordre (« Travaille ! »). Ce double discours pose problème. De leur côté, les ados qui à la fois grandissent plus vite qu’auparavant et restent infantiles plus longtemps, se défendent : « Je sais ce que j’ai à faire », ou « Je travaille mais tu ne le vois pas », ou « Ca n’est jamais assez pour toi ».

Que peuvent faire les parents ?

Prendre conscience de ces messages paradoxaux qui inhibent. Pas besoin de culpabiliser face à vos enfants, cela les met mal à l’aise… Il faut rester très factuel : « Je ne me rendais pas compte que je te disais à la fois : “Autonomise-toi”, et “Bosse !” ». Le parent est légitime à demander : « Toi, penses-tu que tu fais ce qu’il faut ? ». Et à proposer son aide (« Que puis-je faire ? »), avec des suggestions : « Si tu as besoin de réciter », mais aussi « Si tu as besoin que je te dise quand je te vois papillonner, ou que tu sembles fragile sur une matière… » Et plutôt qu’acheter 10 livres d’annales, sans que l’ado l’ait demandé, mieux vaut des gestes simples qu’il sait très bien décoder, comme lui faire son plat préféré ou demander au petit frère agité de se calmer.

Et quand la lassitude s’installe ?

Il faut reconnaître devant l’enfant que c’est bel et bien stressant, que c’est normal (« Je comprends que tu peux te sentir lassé »). Ce n’est pas parce que c’est banal que c’est facile. C’est lui qui vit cette situation, lui seul en connaît l’impact sur lui. Quand ça n’a pas l’air d’aller, on peut mettre un coup d’arrêt : « Là, je n’ai pas l’impression que tu sois en mesure de mobiliser tes forces. Est-il utile que tu bosses ? » (Souvent, ça produit d’ailleurs l’effet inverse…!) Et si la lassitude dure trop, on peut accompagner en disant : « Si tu lâches, quelles pourraient être les conséquences ? », plutôt que d’ordonner ou de faire peur.

Est-il utile de rassurer ?

Mieux vaut éviter les messages à l’emporte-pièce, comme : « Mais tu l’auras ton bac ». C’est un examen, avec ses exigences. Déjà petits, les enfants sentent bien quand on en fait des tonnes dans le seul objectif de les rassurer, mais sans forcément croire au propos. Et puis une partie des jeunes savent eux-mêmes s’ils bossent assez ou non pour passer la barre. Néanmoins, il faut les prévenir de l’effet dévastateur des projections négatives, du genre : « De toute façon, je ne suis pas prêt, je vais me planter, c’est assuré. » Il faut pouvoir leur montrer qu’ils n’en savent rien et que donc il n’y a rien à dire sur le sujet. Leur faire valoir aussi que ces pensées les mettent dans un état émotionnel néfaste qui ne va pas les aider et qu’il faudra beaucoup d’énergie pour compenser.

Quant aux enfants qui arrivent prêts aux examens et s’effondrent pendant l’épreuve sous l’effet d’une panique irrationnelle, la responsabilité des parents sera de proposer un travail de gestion du stress, de la sophrologie, de l’hypnose… Il n’y a aucune raison qu’un ado paie le prix de son stress alors qu’il a travaillé. Il faut le lui dire et chercher ensemble une solution.

Les livres de témoignages, miroir de notre société

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C’est une surprise comme les éditeurs n’osent en rêver. Imprimé à moins de 5000 exemplaires, Deux Petits Pas sur le sable mouillé (Les Arènes, 2011), le premier livre d’Anne-Dauphine Julliand, affiche aujourd’hui 200 000 ventes et un site internet dédié qui ne désemplit pas de message de remerciements reçus de France, de Belgique, d’Allemagne, du Cameroun ou du Canada…

La maison d’édition avait pourtant accueilli le manuscrit avec circonspection. « Nous avons beaucoup hésité, se souvient Laurence Corona, directrice de la communication de la maison. Qui allait avoir envie de partager une expérience aussi tragique à part un public resserré de parents concernés ? Mais la personnalité, le charisme, la profondeur d’Anne-Dauphine ont touché. Quelque chose dans ce témoignage semble aider ses lecteurs à vivre ». Anne-Dauphine Julliand publie le 23 mai un nouveau livre, Une Journée particulière (éditions Les Arènes), où elle raconte le quotidien avec Azylis, sa deuxième fille, lourdement handicapée.

Le livre de témoignage est devenu un classique de l’édition. « Depuis deux ans, leur production semble s’accentuer », note Gildas Vincendeau, chef de marché Savoir, Beaux-Arts et Vie pratique de la Fnac. Aux Etats-Unis, on parle de « misery lit » ou « misery memoirs » (littérature de la souffrance) pour décrire ces récits biographiques d’abus ou traumatismes souvent survenus durant l’enfance. Certains émergent du lot quand le témoignage de courage, l’itinéraire de résilience et la lumière l’emportent sur l’épreuve. « Ce qui a fait la différence avec Deux Petits pas, c’est la quête de sens », avance Laurence Corona. « On n’est pas seulement dans le récit, mais aussi dans les valeurs », complète Gildas Vincendeau. Cela a ouvert à Anne-Dauphine Julliand un autre public : moins exclusivement populaire que celui de la misery lit ».

Transmettre, raconter, créer

Pas toujours simple donc pour les éditeurs de qualifier ces textes. Aux Arènes, on affiche en couverture la catégorie témoignage. Pas de précision en revanche sur celle de Moyenne. « Le livre de Laurence Kiberlain n’est ni un roman, ni un document. Cela s’approcherait sans doute le plus du récit », précise Capucine Ruat, responsable éditoriale chez Stock qui insiste sur la créativité de l’auteur. « Elle a d’abord travaillé à partir de dessins. De ses planches est peu à peu né le texte. Comme chez Anne-Marie Révol (Nos étoiles ont filé, lettres de la journaliste à ses filles mortes dans un incendie, parues en 2010), il y a une réflexion sur la forme, sur la façon de transmettre l’indicible. Et puis de la distanciation et même de l’humour. L’objet artistique a une raison d’être ». En 2011, Le Fils de Michel Rostain (Oh éditions) qui racontait le deuil de son enfant, avait d’ailleurs reçu le Prix Goncourt du Premier roman. Rayon littérature donc, quand d’autres rejoindront la psycho, la sociologie, ou seront encore vendus avec les essais.  

Les plus gros succès s’expliquent aussi par le relai des médias. À la Fnac, on parle du « porte-avion » Sept à Huit, l’émission dominicale de TF1 qui se clôt sur un témoignage dont les éditeurs connaissent bien l’impact sur les ventes. On n’est pas couché sur France 2, et Le Grand Journal ou Salut les Terriens sur Canal +, font aussi, à côté des grandes antennes de radio de belles rampes de lancement. Ici, prime à la personnalité. « Des femmes comme Anne-Marie Révol ou Laurence Kiberlain portent une force, un espoir. Il y a une adéquation parfaite entre leur personne et le livre », observe Capucine Ruat.

Des livres qui rassurent…

Comment expliquer l’engouement des lecteurs pour des expériences aussi douloureuses ? D’abord, ce vis-à-vis rassurerait (« D’autres vivent des choses pires que moi ») et permettrait de mieux penser ses propres difficultés : « Comment réagirais-je dans la situation de l’auteur ? », « Comment à ma place affronterait-il mes propres problèmes ? »

Mais attention, préviennent les psys, à l’illusion du mode d’emploi et à l’idéalisation. « Ces ouvrages sont nos nouveaux contes de fées. Aujourd’hui, il faudrait que l’on apparaisse tous comme des gens ayant surmonté l’épreuve, déplore Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste, directeur de Recherches à l’Université Paris-Ouest. Or il n’y a pas de méthode. Et il y a des blessures dont on ne se remet jamais complètement. »

Le psy qui a théorisé au début des années 2000 le concept « d’extimité » (le mouvement qui pousse à mettre en avant une partie de sa vie intime et permet aussi de faire valider par un interlocuteur des facettes de soi sur lesquelles on s’interroge) précise encore : « Contrairement aux blogs où l’anonymat permet l’exposition d’une vérité nue, un livre est toujours une construction dans laquelle l’auteur a à cœur de donner une bonne image de soi. Nul ne sait ce qu’il dit dans le cabinet du psy. Mieux vaut en avoir conscience, sans quoi l’idéalisation peut déprimer le lecteur en lui donnant l’impression que d’autres s’en sortent bien mieux que lui alors qu’ils vivent des situations bien pires. » En somme, ces livres ne peuvent se substituer à la thérapie, ni du côté de l’auteur, ni de celui des lecteurs.

… Et transmettent des valeurs

Dans une société individualiste, on va aussi chercher dans l’expérience des autres des repères qui ne sont plus transmises par la famille ou données par les institutions, mais “appropriées”. « Les témoignages personnels, récits sur soi, d’épreuves surmontées s’inscrivent dans un contexte non pas de perte, mais de multiplication des valeurs et de façons de vivre ensemble ou de faire famille”, analyse Dominique Mehl, sociologue au CNRS, auteur de travaux sur Le Témoin, figure emblématique de l’espace public/privé. 

Pas facile de se repérer dans cette pluralité. C’est là que le témoignage prend de l’importance. La sociologie parle ainsi d’« individualisme relationnel » : on se construit soi mais en rapport avec les autres. « Vivre une expérience, l’analyser, et éventuellement la rendre publique sert à la réflexion de notre société sur elle-même. Cela fait 25 ans que la société gère son existence de cette manière. Ca commence d’ailleurs dans les cantines d’entreprises et les cours d’école ! »

Les éditeurs n’ont donc pas inventé cette tendance lourde, mais y auront donné écho. Psychiatre de liaison à l’hôpital de Genève, Nicolas de Tonnac, paraplégique depuis ses 15 ans, accompagne les malades dans leur prise en charge par d’autres spécialistes (soutien aux personnes atteintes de maladie grave, accompagnement des candidats à des interventions lourdes et des équipes soignantes…). Il publie ce mois-ci son témoignage (Chacun porte en soi une force insoupçonnée, Albin Michel). Étonnant pour un psy ? « Le témoignage et l’échange d’expériences offrent une possibilité de se décentrer, de se dire : c’est donc possible de sortir quelque chose comme ça. On devient résilient parce qu’on y croit, et que l’on accepte de faire appel à la solidarité, assure-t-il. Celui qui a mal a tendance à oublier que la condition de la souffrance est partagée. Le vis-à-vis permet de sortir de l’exclusion en découvrant que les autres me ressemblent ».

Anne-Dauphine Julliand et Laurence Kiberlain : le bonheur malgré tout

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L’une avait déjà écrit sur son expérience, l’autre pas. On ne présente plus Anne-Dauphine Julliand, son sourire et sa force, auteure du récit Deux petits pas sur le sable mouillé (260 000 exemplaires) qui racontait le destin de sa fille Thaïs, victime d’une pathologie barbare (une leucodystrophie métachromatique), morte à l’âge de 3 ans en 2004. Sa deuxième petite fille, Azylis, atteinte de la même maladie génétique dégénérative, a aujourd’hui presque 7 ans et est lourdement handicapée. Dans Une journée particulière, son nouveau livre, Anne-Dauphine Julliand poursuit la chronique de son quotidien de mère, avec toujours la même grâce.

En face d’elle, nous avions convié ce matin-là, aux éditions des Arènes, toute aussi souriante et forte à sa manière, Laurence Kiberlain – dont le patronyme ne nous est pas inconnu, partagé avec sa soeur Sandrine, la comédienne. Laurence, maman d’une adolescente de 15 ans handicapée moteur, sort de l’anonymat en publiant Moyenne, son itinéraire de femme et de mère – un texte agrémenté de ses dessins singuliers, à la griffe candide et colorée. De ses deux enfants, nés jumeaux et grands prématurés, seule la petite fille a survécu, avec des séquelles irréversibles.

Anne-Dauphine Julliand et Laurence Kiberlain, personnalités très différentes, se sont retrouvées sur le même terrain : le pari du bonheur en dépit de tout. Si difficiles soient les circonstances d’un quotidien dont elles n’avaient pas rêvé, loin de là, elles y trouvent aussi une richesse sans pareille. Echange complice entre deux femmes remarquables, d’une lumineuse modestie.

Le livre de l’autre en miroir

Anne-Dauphine Julliand : J’ai trouvé celui de Laurence extrêmement touchant. (S’adressant à elle) Vous avez une retenue dans les mots, une magnifique pudeur. Mais vos dessins expriment ce que vous ne dites pas tout en délicatesse. Le plus émouvant, c’est que vous ne prononcez jamais le nom de vos enfants, mais vous nous l’offrez dans vos dessins. On a l’impression de partager un secret avec vous. Quand vous écrivez « C’est cette petite fille que j’aime. Comme elle est. Et je ne veux pas qu’on la change », quel réconfort de constater qu’une autre réagit comme soi : nous sommes totalement normales ! C’est rassurant de se dire, c’est ça l’amour. Nos récits sont parallèles.

Laurence Kiberlain : J’ai trouvé votre livre ultra-fort, j’ai ri, j’ai pleuré. J’ai pensé que c’était vraiment très beau et que vous aviez un courage incroyable. Et c’est même au-delà du courage : c’est la force de la vie, de l’amour. Votre livre est un résumé de l’amour. Et j’ai été émue d’y retrouver certaines phrases si proches des miennes, des expériences si semblables.

Le quotidien de leur fille : compliqué

A.D.J. : Pour Azylis, je suis obligée de ne parler que d’aujourd’hui. Car je ne sais pas de quoi demain sera fait. Elle a eu une greffe de moelle. Et ensuite elle a bénéficié d’une enzyme : des tentatives infructueuses jusqu’ici. Elle est très malade (la leucodystrophie est une maladie dégénérative, ndlr) et c’est chaque jour un peu plus compliqué. Pour Thaïs, la situation était différente. Quand on sait qu’on n’a aucune possibilité de guérir son enfant, il y a un moment où l’on accepte. Et on avance. Ne pas savoir, c’est le pire. Pour Azylis, nous avançons strictement dans l’horizon du quotidien. Je prends les journées l’une après l’autre. Actuellement, nous sommes en attente d’une place dans un institut spécialisé. Le grand paradoxe, c’est que je ne peux pas dire qu’Azylis ne va pas bien. J’aurais l’impression d’être malhonnête. Ce n’est pas une vue de l’esprit d’une maman gâteuse : ma fille est joyeuse. Ce matin, sa nounou absente, je l’ai confiée à une baby-sitter qu’elle ne connaît quasiment pas. Elle était heureuse que j’explique ses petites formes de jeu, son petit monde. Elle a toujours une extraordinaire capacité à bouger les coeurs.

L.K. : Actuellement, ma fille de 15 ans traverse une période difficile, les soucis de l’adolescence sont exacerbés par son handicap physique. Elle a pu intégrer le cursus normal de l’école en CM1, après beaucoup de bâtons dans les roues, et avec l’aide d’AVS (assistantes de vie scolaire). Bonne élève, elle travaille d’arrache-pied chaque soir après les cours. Mais elle souffre de ne pas avoir d’amis – celui qu’elle avait au collège, elle l’a perdu en entrant au lycée en septembre dernier. Elle n’est plus invitée aux anniversaires – petite, elle l’était, car le handicap passe mieux au jeune âge. Mais il y a du positif : elle vient de partir… en Chine dix jours avec son lycée grâce à un prof très motivé. C’était une sorte d’Himalaya pour nous tous, un grand pas vers plus d’autonomie, que je n’aurais jamais osé imaginer quelques mois en arrière. Même si là-bas, il y a eu des couacs comme à l’habitude hélas, en raison de l’inaccessibilité des lieux : elle n’a pu participer à la grande fête finale de sa classe…

Le regard des autres : montagne à gravir

A.D.J. : La maladie appelle une compassion assez naturelle. Les gens y sont sensibles. Alors que face au handicap, on constate toujours un mouvement de recul, que j’ai eu longtemps aussi. Il y a quelque chose de figé, d’irréversible dans le handicap. Les autres ont peur de cette différence. Moi, j’ai vraiment vu la cassure, car pendant longtemps j’ai dit que ma fille était malade. Mais aujourd’hui, je pense qu’elle est beaucoup plus dans une forme de handicap que de maladie. Et j’avoue que ça me coûte de l’annoncer, par crainte des réactions. Mais je me fais violence, car c’est important d’affirmer cette vérité : c’est une éducation du coeur aussi. Le regard des autres fait partie des petites montagnes à gravir au quotidien, dans une société qui, plus généralement, ne se rend guère accessible aux personnes handicapées.

La possibilité du bonheur, un instant chaque jour

L.K. : Au départ, je voulais parler du malaise qui m’habitait dans ma jeunesse. J’étais aimée, choyée : mes parents me disaient qu’ils étaient fiers de moi. Et pourtant, je me sentais moche, vide d’intérêt, transparente. C’était compliqué à vivre. Paradoxalement, cela ne m’a pas empêché d’avoir des amis et des amoureux. Bref, quand j’avais toutes les raisons d’être heureuse, je ne l’étais pas. Et quand au fur et à mesure des années, j’aurais eu des raisons de l’être moins, j’ai été certes très malheureuse, mais avec une sorte de conscience aigüe que la vie est belle et que les moments de bonheur sont précieux, qu’ils valent la peine de vivre tout le reste.

A.D.J. : Nous sommes conscientes toutes les deux que les épreuves et le bonheur ne sont pas antinomiques. On a essayé de nous faire croire qu’une belle vie était une vie facile. Mais c’est la plus grande cause d’une société dépressive : car au premier couac, on se dit dommage pour moi, j’ai raté le coche. Il n’y a pas d’un côté une vie belle, de l’autre une vie moche. La vie est belle quoiqu’il arrive. Notre société nous fait confondre bonheur et idéal : être heureux est devenu quelque chose que l’on doit atteindre, en cochant des cases. Ce qu’on nous propose, ce sont des codes de réussite sociale. J’ai appris à m’en affranchir. Certaines personnes se contentent de peu pour être heureuses. Les enfants ont cette capacité-là et certains adultes la conservent. Le bonheur devient simplement le but du quotidien. Chaque jour, on a de quoi être heureux, au moins un petit instant.

L.K. : Vous et moi partageons cette faculté à vivre les choses au jour le jour. Les épreuves ne nous empêchent pas d’accepter des moments de bonheur, sans être dans l’angélisme et nier les difficultés. J’aurais évidemment aimé que ma fille naisse normalement. Mais là, pour rien au monde, je voudrais une fille qui ne soit pas elle.

Le métier de mère : lâcher prise

L.K. : « Lâcher prise », je suis absolument d’accord avec cette idée. Mais je n’y arrive pas du tout !

A.D.J. : C’est la raison pour laquelle il s’agit d’un métier, nous sommes en apprentissage…

L.K. : Pour moi, le principal, c’est d’être naturelle. Je n’ai jamais eu en tête d’être une bonne mère, parce que je ne comprends même pas ce que cela signifie. Mon envie, c’est que ma fille ait des moments de bonheur. C’est elle d’ailleurs qui m’aide à lâcher prise. Pour le voyage en Chine, j’ai tenu, sans téléphoner. C’est son père, lui qui m’avait rassuré en me disant qu’elle était prête pour ce voyage, lui qui me répétait « tu ne l’appelles pas, hein », qui a craqué le premier ! Pas facile de se discipliner. A cette heure, ma fille est au lycée. Mon téléphone portable est coupé, sauf pour sa sonnerie à elle… Parce que j’ai des « si » plein la tête : si elle a mal quelque part, si elle doit rentrer à la maison – cela arrive plusieurs fois par an.

A.D.J. : Je vais vous épater. Je ne suis pas joignable ce matin exceptionnellement … parce que mon téléphone est en panne. La baby-sitter a le numéro de mon mari. Mais mon mari, ce n’est pas moi ! J’étais angoissée, jusqu’à ce que je me force à revenir à la raison. Mais nous avons toujours ce fil qui nous relie si fort à nos enfants. Si notre métier à nous, les mères, c’est de lâcher prise, le boulot des pères, c’est de couper le cordon tout le temps.

Le couple à l’épreuve : un énorme défi

L.K. : Ou bien le couple éclate. Ou bien il se renforce et ne fait plus qu’un à vie.

A.D.J. : … ce n’est tout de même pas si évident. Beaucoup de gens nous disent effectivement : « Avec ce que vous avez traversé, vous ne craignez plus rien ». Faire durer mon couple reste tout de même le gros challenge de ma vie!

L.K. : Mais on sent à la lecture de votre livre qu’il y a un très grand respect entre votre mari et vous.

A.D.J. : Nous réajustons le tir régulièrement. Nous essayons d’être très attentif l’un à l’autre, parce que l’attelage peut partir tellement vite dans le décor…

L.K. : Vous avez eu la force de continuer à penser à l’autre. Alors que nous, nous avons vécu l’épreuve de manière très personnelle, très égoïste. Le père de ma fille souffrait d’une manière que je n’ai pas su reconnaître.

A.D.J. : Etait-ce de l’égoïsme ? Vous ne pensiez qu’à votre fille aussi. Il est vrai que ce que nous avons connu de plus intime, mon mari et moi, c’est le fait de se consoler. Car les hommes et les femmes ont des façons tellement différentes de souffrir ! Alors, je me suis mise au match de rugby et à la bière… Et lui s’est mis au shopping, même si le lèche-vitrine n’est pas du tout son truc.

L.K. : Il le fait juste pour vous accompagner.

A.D.J. : Parce que même si on souffre de la même chose côte à côte…

L.K. : … on est quand même très seul.

A.D.J. : Il y a un sociologue spécialiste du deuil qui affirme que la souffrance est ce que nous avons de plus intime. Il y a toujours une couche de peau entre les coeurs. Même lorsqu’on se rapproche un maximum.

La foi, en Dieu et en les autres

A.D.J. : Dans mon livre, je souhaitais vraiment exprimer ma foi sans l’imposer. Aucune envie de dire : « la façon d’y arriver, c’est comme ça », « si vous ne croyez pas en Dieu, tant pis pour vous »… Cette foi, j’ai mis longtemps à en parler publiquement. Car c’est très intime et très abstrait. Même si je la vis très concrètement au quotidien. La lampe frontale est la meilleure comparaison que j’aie trouvée, quelque chose qui m’accompagne. Et la lumière sur un chemin difficile, c’est aussi source de chaleur, de réconfort. Le chemin n’en est pas moins escarpé. La foi n’empêche pas la souffrance, elle ne console pas. Mais elle me permet de retrouver cette confiance en plus grand que moi, cette confiance merveilleuse qu’ont les enfants.

L.K. : Moi, je me sens appartenir à la religion juive. Même si je ne suis pas pratiquante. Je me suis surprise à prier parfois. Je crois, mais je ne sais pas vraiment en qui, ou en quoi. Anne-Dauphine fait la différence entre l’espoir et l’espérance. C’est vrai qu’avec espoir, il y a désespoir. Avec l’espérance, il y a l’infini. En fait, ma religion à moi, c’est les autres. Je crois en leur amour, en ce qu’ils peuvent m’apporter, en ma famille, en mes proches, dans la belle amitié qui ne fait que se renforcer avec les années – ma meilleure amie, que j’ai rencontrée quand ça n’allait pas, est là aujourd’hui pour partager les moments heureux. Je me suis remariée. Elle est heureuse pour moi. Pour de vrai. C’est fantastique!

 

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