"Gabrielle", l’amour "simple et ordinaire" de deux personnes handicapées

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Le film Gabrielle aborde la question de la vie amoureuse et sexuelle de personnes en situation de handicap mental. Pour vous, c’est une bonne chose que le cinéma s’intéresse à ce sujet ?

C’est toujours surprenant de voir que l’on s’étonne de la vie amoureuse des personnes atteintes d’un handicap mental ! Avant d’être des personnes handicapées, ce sont des personnes, des hommes et des femmes comme vous et moi, traversés d’émotions et de désirs… Le vrai problème, c’est peut-être que l’on a encore du chemin à faire pour constater et accepter l’idée que ces personnes ont toutes les dimensions de la vie d’un homme et d’une femme, y compris au plan amoureux et sexuel. Du coup, il est certainement bon que l’on puisse en parler puisqu’il semble que ce soit encore une question !

Ce n’est pas la première fois, pourtant, que ce sujet est abordé…

Oui, certainement. Mais à mon avis, il a souvent été très mal abordé jusqu’ici, puisqu’il l’a surtout été sous l’angle des assistants sexuels pour les personnes handicapées. Or, justement, la question des assistants sexuels ne parle de la sexualité que sous l’angle génital. L’enjeu pour les personnes handicapées, c’est d’abord d’être dans la vie telles qu’elles sont, hommes et femmes. Ce qui fait de nous des personnes sexuées, ce n’est pas d’avoir des relations sexuelles, c’est d’abord de vivre dans nos relations avec les autres les dimensions de désir, de fantasme, etc. Il ne faut pas nier ce premier aspect.

> A lire sur ce sujet :
« Les personnes handicapées n’ont pas une sexualité spécifique »

 

Ces relations sont-elles compliquées à accepter pour les familles ?

J’ai tendance à dire oui… et c’est normal. Dans une famille ordinaire, l’enfant adolescent prend son autonomie. Souvent la personne atteinte de handicap a un peu plus de difficultés à la prendre, justement, parce qu’elle a des limites qui rendent son envol plus difficile. Et les parents ou les éducateurs peuvent être un peu perdus devant certaines situations, parce qu’il y a des questions réelles : celle de la liberté, celle du consentement, celle de l’engagement… C’est déjà vrai pour n’importe qui, mais ces problèmes se posent différemment pour une personne supposée avoir besoin d’accompagnement dans certains aspects de sa vie. Surtout si les parents n’ont pas été suffisamment accompagnés et formés eux-mêmes pour être capables d’aider leur enfant à prendre son autonomie. C’est d’ailleurs toujours bien qu’il y ait d’autres personnes que les parents qui accompagnent aussi ces histoires. Mais avant d’être compliquée, c’est une réalité simple et ordinaire, comme celle que nous pouvons tous vivre !

Est-ce qu’il n’existe pas aussi la crainte de l’arrivée potentielle d’un enfant ?

Oui, peut-être. Et c’est normal que la question se pose. Mon expérience, c’est que même si ces personnes ont un déficit intellectuel, elles ont souvent une grande maturité et une grande sagesse par rapport à elles-mêmes. Elles peuvent discerner ce dont elles sont capables ou non, ce qu’elles veulent et ne veulent pas. Il faut avoir un échange de paroles avec eux. Ce sont des adultes, avec une vraie capacité, à condition qu’on les considère comme tels et qu’on les accompagne en mesurant avec eux les chances et les risques de toute situation.

Le grand risque, c’est de projeter notre propre vision des choses. Par exemple, j’ai connu deux personnes trisomiques qui s’aimaient profondément, et on s’est aperçus que leur façon de s’aimer était de dormir l’une à côté de l’autre. Elles n’avaient jamais eu de relations génitales… et tout le monde avait paniqué à l’idée d’un enfant.

Vous pensez que la société a peur, au fond ?

Oui, et cette peur rend la société extrêmement violente. En France, on a une loi qui permet de stériliser les personnes avec un handicap. Certes de façon encadrée et pas systématique, mais il n’empêche. La stérilisation est un acte infiniment violent que l’on réserve à des personnes handicapées. Je crois que cette réalité à elle seule parle de la peur que nous avons de la possibilité que la personne handicapée mentale donne naissance à un enfant, qui va peut-être lui-même être handicapé. Il y a tout un message que l’on adresse à ces personnes, qui est d’une violence inouïe, et qui manifeste en fait une peur.

Ma nounou est une mamie

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À la sortie de l’école, on les prendrait pour les grand-mères, des mamies fidèles au poste, prêtes à ramener leurs petits-enfants à la maison et à orchestrer goûter, devoirs, bain et préparation du dîner. Pourtant, leurs petits-enfants vivent souvent à l’autre bout de la France et les bambins qu’elles gardent ne sont pas les leurs.

Depuis quelques années, les « mamies-­nounous » ou au pair se sont fait une place dans un paysage massivement occupé par les étudiantes. Derrière ces faits émergent une réalité économique, mais aussi le besoin de rester en contact avec d’autres générations, avec la vie sociale en somme. « Du côté des familles, la maturité rassure. Souvent, les grands-parents vivent loin, et les parents veulent recréer un lien intermédiaire avec cette génération qui ouvre à d’autres dimensions relationnelles, à d’autres activités aussi », note Valérie Gruau, créatrice de Seniors à votre service, un site qui brasse 3000 offres de gardes d’enfants.

En France, un retraité sur deux touche une retraite inférieure au smic. En 2010, 280.000 retraités – un chiffre en hausse de plus de 15 % par an – conservaient ou avaient repris une activité rémunérée (selon la Caisse nationale d’assurance-­vieillesse). En entreprise, mais aussi sur un marché de service en plein développement, du bricolage à l’aide aux personnes âgées en passant par le baby-sitting. De quoi « mettre du beurre dans les épinards », en particulier pour les femmes divorcées ou veuves aux retraites souvent modestes.

Reprendre du service

« Numériquement, cette tendance des mamies-nounous est encore anecdotique. Mais il y a dix ans, ça aurait été impensable… Symboliquement, c’est donc important, note Serge Guérin, sociologue spécialiste des questions liées au vieillissement, enseignant à l’Université Paris-III-Sorbonne nouvelle et à Sciences-Po Paris. Comme la colocation intergénérationnelle ou l’habitat groupé, c’est un symptôme d’une société dont les repères évoluent malgré tout, même si elle a aussi ses aspects intangibles : voyez la rareté des papis-nounous… En réponse à la pression économique, des innovations sociales se dessinent. Prises individuellement, ce n’est pas spectaculaire, mais additionnées les unes aux autres, elles transforment peu à peu le paysage. »

Des formules sur mesure

Mamie au pair logée, nourrie, blanchie (plus argent de poche) contre services, sortie d’école, garde d’urgence, prête à vous dépanner au pied levé les jours de gastro­entérite ou de grève, ou bien mamie-baby-sitter pour les soirs de ciné, l’aide aux devoirs, ou la garde pendant les vacances : les formules proposées par les agences et sites internet de mise en relation sont diverses. « Mon fils a des restrictions alimentaires, raconte Lucie Eckenberg-­Friedlander. Je cherchais quelqu’un pour le faire déjeuner. Une étudiante ne passe pas sa journée dans le quartier et elle a des horaires fluctuants. Je me suis dit qu’une grand-mère serait plus adéquate qu’une étudiante. » Inspirée par sa propre expérience, cette employée dans l’informatique a créé en juillet dernier le site Manise and Kids, pour mettre en relation des familles et des seniors.

Lien social et retraite

Ne pas se sentir reléguée au banc de la vie active et sociale : pour certaines mamies-nounous, en particulier les femmes divorcées ou veuves, le lien avec d’autres générations est précieux, voire vital. Peu de seniors recherchent toutefois un plein-temps (la tranche 0-3 ans attire donc moins de candidatures pour cette raison). « En général, cela va de quelques heures par mois à une quinzaine par semaine, note Bertrand Favre, créateur de Bitwiin, un site qui propose des offres d’emploi dédiées aux seniors. Ces temps partiels vont dans le sens de ces retraites à la carte qu’on observe aujourd’hui. » Mamie au pair, Françoise est mobilisée au lever, puis à partir de 16 h. Entre ses engagements associatifs et son amour pour la peinture, elle apprécie de pouvoir diversifier ses journées. « Les grands-parents d’aujourd’hui suivent le même raisonnement : ils refusent d’être papi et mamie à plein-temps, observe Serge ­Guérin. Ils veulent maintenir une vie de couple, des activités personnelles… Le rapport à leurs petits-enfants devient un élément, mais pas le tout. C’est aussi cela qui crée un espace pour ce marché de service. »

Expérience et sécurité

Concrètement, le profil de ces mamies-nounous répond aux attentes de nombreux parents. D’abord l’expérience d’une vie de mère et souvent de grand-mère. Une aide précieuse pour les jeunes parents dont les parents vivent loin notamment. « Pour les enfants, c’est important de savoir qu’une maman, pas la leur, mais quelqu’un qui en a le profil, le savoir-faire, les attend à la sortie de l’école ou à la maison », analyse Christine qui, pendant une quinzaine d’années, a confié ses filles et ses clés à une voisine retraitée, « nounou et maîtresse de maison » à 4/5e. Chaque mois, Bertrand Favre voit arriver une cinquantaine de particuliers en quête d’une perle rare, parmi les 1 500 profils de gardes d’enfants en ligne. « Un des atouts des seniors est d’être disponible aux horaires où la population active est sur le pont, observe-t-il. Et qu’elles soient jeunes retraitées ou mères au foyer, ces femmes sont aussi dans la dynamique d’une reprise d’activité. » Motivées donc. Autre assurance : celle de la stabilité. Pas de changement de planning en cours d’année, en général moins de retards ou de faux bond. « Les parents dont je garde la fille quand ils sortent m’appellent maintenant à l’avance quand ils prévoient une soirée. Ils calent leurs dîners sur mes ­disponibilités. Ils savent qu’ensuite ça ne bougera pas », raconte Danièle, qui assure depuis plusieurs années gardes occasionnelles et sortie d’école. Pas besoin de mode d’emploi : les seniors savent protéger les prises de courant, faire cuire un poulet ou appeler le médecin en cas de fièvre… « Dès qu’il y a des trajets à faire en voiture, c’est également plus rassurant de confier ses enfants à une conductrice expérimentée », précise ­Patricia Brucks de O Pair Mamy.

Conjuguer ses habitudes

Mais ouvrir sa porte à une personne expérimentée, c’est aussi accepter qu’elle arrive avec ses « bagages », repères et habitudes… De nombreuses quinquas ou sexagénaires proposant leurs services ne se cachent pas d’être « à l’écoute mais fermes », « à la fois confitures et devoirs », comme le résume une ancienne professeure des écoles à la recherche d’une famille. « Une senior n’est pas aussi malléable qu’une étudiante, dit Lucie Eckenberg-Friedlander. Parfois elles entendent aussi éduquer ces enfants. » Pour les parents qui se sentent débordés et cherchent du soutien, c’est un appui de choix. « Avant mon arrivée, les enfants dirigeaient la maison, raconte une mamie-nounou à charge de trois enfants. J’ai mis fin aux négociations sans fin et redéfini les règles. Les parents m’ont emboîté le pas, et sont finalement soulagés. » Mais pour ceux qui ne supportent pas qu’une tierce personne dispose d’un certain périmètre d’action et d’une relative autorité sur leur enfant, c’est plus risqué. « De leur côté, les mamies-nounous doivent réaliser qu’elles vont travailler chez quelqu’un, être l’employée de personnes plus jeunes. Elles doivent savoir écouter les parents, leur demander ce qu’ils autorisent. Ce sur quoi ils sont à cheval… »

De vraies relations à tisser

Parfois, c’est aussi la possibilité d’enrichir le quotidien. Sur le site de Manise and Kids, les grand-mères peuvent préciser, en plus de leurs préférences pour une tranche d’âge, de leurs disponibilités et expériences professionnelles, leurs compétences ou leur goût pour la cuisine, les jeux de société, la couture et le tricot, le jardinage, l’informatique, le dessin, le chant… « Je retrouve mes garçons en train de jouer à la bataille ou de faire des crêpes avec la jeune retraitée qui va les chercher à l’école. Ce sont d’autres activités, un autre rapport au temps », remarque Valérie Gruau. Quand la confiance s’installe dans la durée, c’est aussi une fenêtre sur d’autres cultures familiales. « Au début, je faisais des menus et des listes de courses. J’ai assez vite arrêté. J’y gagne du temps et cela a aussi permis à mes enfants de découvrir d’autres façons de cuisiner, d’autres manières de faire. Il faut dire que cette dame avait du bon sens mais pas de principes intangibles. Elle n’a pas cherché à aller contre nos habitudes », explique Christine qui avait recruté la sexagénaire dans son quartier, par souci de contribuer à une vie sociale de proximité.

Comme dans toute démarche de service à la personne, il y a des ratés et des déceptions. Mais il n’est pas rare aussi que de véritables liens d’affection se nouent et que des mamies-nounous recueillent encore, des années après, les confidences de grands enfants qui n’ont plus l’âge d’être gardés depuis longtemps !

 

Les conseils de La Vie :

Aux parents 

• Identifiez vos besoins et vos limites. Êtes-vous ouverts à d’autres manières de faire ? Avez-vous envie de vous impliquer davantage dans la relation qu’avec un autre profil d’employé ?

• Donnez-vous du temps. Rencontrez plusieurs personnes si besoin. Parlez au téléphone.

• Veillez à clarifier les rôles si vos enfants ont des grands-parents et à ne pas créer de confusion (en n’utilisant pas de surnoms en commun, par exemple).


Aux mamies-nounous 

• Soyez au clair avec votre envie. Il existe d’autres déclinaisons des services à la personne : dame de compagnie, secrétaire… Choisissez la plus adaptée.

• Prenez de la distance. L’éducation des enfants ne vous appartient pas. Mais exprimez dès le départ les limites à ne pas franchir (« Je tiens à la politesse, aux bonjour, merci… »).

Le télétravail, solution miracle?

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Quelle est la place du télétravail actuellement en France ?

Les nouvelles technologies mobiles et l’influence de la nouvelle génération dans la culture de l’entreprise ont favorisé son essor en France. On croyait que l’Hexagone était en retard par rapport aux autres pays européens. Mais c’était une idée reçue car on n’avait pas eu de nouvelles statistiques. Aujourd’hui, 17% des Français télétravaillent contre 14% en 2006. Et 96% des jeunes diplômés veulent le faire.

Pourquoi le télétravail est-il un bon antidote au dilemme vie privée/vie professionnelle ?

C’est un excellent moyen d’améliorer son équilibre. Au lieu de partir très tôt, cela permet d’être plus présent, d’accompagner les enfants à l’école. On évite les bouchons et on est donc moins fatigué. La vie privée ne peut qu’en bénéficier. Cela répond aux besoins de flexibilité de plus en plus présents, notamment, chez les plus jeunes. Ce n’est pas pour autant la vision de l’employeur. Pour lui, la priorité est de réduire les déplacements et donc l’empreinte carbone car les entreprises sont taxées en fonction de leurs émissions polluantes. L’important c’est que chacun y trouve son compte. Ce qui est plus facile aujourd’hui car la pratique est encadrée par la loi, qui définit les droits et les devoirs des employeurs et des télétravailleurs (contrat, horaires, lieu et condition de travail) et distingue les télétravailleurs des travailleurs à domicile.

Les employeurs sont-ils réticents à mettre en place ce système ?

Oui. 50% des Français sont potentiellement des télétravailleurs, selon des chiffres ministériels, et se disent prêts à tenter l’aventure. D’après un sondage OpinionWay, pas moins de 76% des salariés franciliens souhaitent télétravailler. Mais 78% des dirigeants d’entreprise doutent de son efficacité. Nous avons en France une culture du présentéisme. On ne vise pas un objectif, on fait des heures. Les chefs d’entreprise, surtout les plus âgés, ne sont pas rassurés quand ils n’ont pas leurs employés en face : des idées reçues ternissent l’image du télétravail. Il ne consiste pas à fixer son écran en pantoufles. C’est tout le contraire, il existe même des espaces de ‘coworking’, comme on dit dans le jargon, en dehors du domicile. Il faut rappeler que télétravailler c’est simplement travailler en dehors des locaux de son employeur. Plus de 50% des entreprises du CAC 40 ont opté pour cette option.

Comment convaincre son patron ?

La meilleure façon de le persuader est de lui dire que sa productivité augmentera. Il faut toujours avancer des arguments en faveur de sa société et éviter de donner des raisons personnelles. Les entreprises engagées dans le travail à distance enregistrent jusqu’à 20% d’absentéisme en moins.

Quels sont les pièges à éviter ?

Il y a des personnes qui ne sont pas faites pour le télétravail, qui ne peuvent pas s’imposer une certaine discipline. Il faut savoir recréer la frontière entre le travail et la maison, s’imposer des horaires. Sinon personne ne sera content, ni la famille, ni le chef. Il faut prendre aussi en compte le risque d’être isolé. C’est pour cette raison qu’il est recommandé de tester quelques semaines avant de se lancer définitivement dans cette pratique.

 

> Retrouvez notre dossier complet “Equilibrer travail et vie privée” dans le numéro 3548 de La Vie, disponible dès jeudi 29 août en kiosque et version numérique.

La musicothérapie, une pratique pleine d’espoir

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Nous sommes tous des « experts de la musique », capables de choisir intuitivement l’accord parfait qui viendra clore une phrase musicale. Notre cerveau préfère la consonance à la dissonance. Nous sommes aussi des danseurs. La musique rythmique a une résonance immédiate sur notre système nerveux et active presque instantanément notre système moteur. Les bébés chantonnent avant même de parler et les petits enfants se mettent à gigoter lorsqu’ils entendent une musique entraînante. Mais les primates aussi vocalisent pour bercer leurs petits, et les perroquets ne peuvent s’empêcher de danser et de secouer la tête en cadence.

Qu’en déduire scientifiquement ? Les recherches génétiques menées ces dernières années et l’apport des neurosciences permettent d’approfondir notre connaissance du cerveau et font naître de grands espoirs dans le domaine de la santé. Elles tendent notamment aujourd’hui à démontrer que nous possédons un « cerveau musicien » et qu’il n’est pas improbable que nous ayons exploité ce cerveau avant même d’accéder à la parole. La plupart des réseaux neuronaux qui permettent l’analyse de la musique par le cerveau côtoient en effet les réseaux du langage. Avec surprise, les chercheurs ont constaté que, suite à un accident cérébral, les déficits de perception de la musique et du langage sont parfois dissociés. Il n’est ainsi pas rare qu’un musicien devenu aphasique continue de jouer et composer. C’est la preuve que langage et musique, bien que proches, restent relativement indépendants dans le cerveau.


Une aide pour retrouver la parole

« C’est intéressant en rééducation, car on peut stimuler par la musique les régions du langage qui sont déficientes. Cela permet de contourner un peu le problème », explique Hervé Platel, professeur de neuropsychologie à l’Université de Caen. La thérapie mélodique et rythmée, couramment utilisée par les orthophonistes, permet de désinhiber la parole des personnes aphasiques : la musique fait office de béquille, offrant un support rythmique et mélodique qui favorise la prononciation.


Un antidépresseur naturel

De la même façon, la musique peut soutenir le pas des malades atteints de Parkinson, qui, en pratiquant la danse, parviennent à mieux contrôler leurs mouvements. Plus surprenant, l’écoute passive de musique produit des effets cognitifs : une étude a montré qu’une écoute quotidienne favorise une récupération significative de la mémoire verbale et de l’attention chez les patients victimes d’AVC. De plus, ceux-ci sont moins sujets aux états dépressifs ou de confusion.

« La musique active la zone de la récompense et du plaisir », explique le neurologue Pierre Lemarquis. « Le cerveau sécrète de la dopamine et des endorphines, qui donnent envie de vivre. En écoutant de la musique, vous secrétez aussi de la morphine, qui apaise la douleur. Sous cet angle, la musique s’apparente vraiment à un médicament », détaille-t-il.

Des études ont montré que les différentes composantes de la musique (rythme, timbre, hauteur) engageaient des régions cérébrales distinctes. Ce caractère « diffus » de la musique dans le cerveau, explique en partie la préservation des compétences musicales dans nombre de pathologies neurologiques.

Les IRM réalisés chez les musiciens montrent que la musique stimule le cerveau au niveau des hippocampes. « L’hippocampe est la structure d’entrée de la mémoire », explique Hervé Platel. « Dans le cerveau, la tête de l’hippocampe touche l’amygdale [dans la partie frontale du lobe temporal], une région très importante dans la gestion des émotions. Les deux vont ensemble. Et la musique joue sur tous ces niveaux : elle stimule de manière conjointe les réseaux des émotions, les réseaux de la mémoire, du langage et les régions de la motricité. » C’est ce que le chercheur surnomme joliment « la symphonie neuronale ».

Sur les IRM, le cerveau des musiciens s’illumine. « Je ne connais aucun autre média qui produise autant de stimulations dans autant de réseaux cérébraux en même temps ! », s’émerveille Hervé Platel. Le chercheur a placé la mémoire et la musique au cœur de ses recherches. Là encore, les stimuli musicaux agissent à plusieurs niveaux : « Quand on écoute de la musique, on fait fonctionner toutes nos mémoires. Or, il y a des aspects de la mémoire que l’on connaît encore mal : notamment la manière dont une expérience de la vie sensorielle s’imprime dans le cerveau », explique Hervé Platel.


Un accès direct aux souvenirs

La musique, ancrée à différents niveaux de la mémoire, a justement le pouvoir singulier de faire ressurgir l’émotion du passé. « Le souvenir est prisonnier dans les plis du cerveau comme dans un sac, avec les émotions qui lui ont donné naissance. On ne peut pas y accéder en temps normal », détaille le neurologue Pierre Lemarquis. « Mais en écoutant certaines musiques familières, on va retrouver l’émotion et le souvenir va ensuite sortir intact. Cette mémoire débarrassée du langage est une mémoire du corps et de l’émotion. Elle est beaucoup plus solide. »

Le cadre des maladies neurologiques, et plus particulièrement des maladies neurodégénératives, se révèle donc très pertinent pour mieux comprendre les effets de la musique sur la mémoire. Pierre Lemarquis raconte l’histoire bouleversante d’un patient atteint d’un Alzheimer déjà avancé : celui-ci ne reconnaissait plus sa femme, ni ses filles. Ces dernières ont alors l’idée d’amener la vieille clarinette de leur père lors d’une consultation avec le neurologue. Dans le cabinet de Pierre Lemarquis, l’homme se saisit naturellement de son instrument, et, retrouvant son assurance d’ancien musicien, entonne un air de Mozart. À la fin du morceau, le patient se souvient du nom de son village natal et son discours se fait plus fluide. Puis, s’approchant tout près du neurologue, il lui glisse : « Comme ça vous savez… je suis un peu là encore ».


Un espoir contre la maladie d’Alzheimer

À Caen, les chercheurs se sont intéressés à des patients atteints d’Alzheimer, et présentant des troubles massifs de la mémoire, qui apprenaient pourtant des chants nouveaux et étaient capables de les produire longtemps après. « C’est la démonstration qu’il y a des apprentissages possibles chez ces patients », affirme Hervé Platel. « Pendant longtemps, on a eu le sentiment que, dans cette pathologie, il n’y avait plus d’encodage de ce qui avait été vécu. On sait désormais qu’un patient atteint d’Alzheimer continue à mémoriser les perceptions, les sensations de ce qu’il vit, même s’il n’est pas capable d’en rendre compte. »

La musicothérapie permet d’accompagner ces patients, en stimulant les zones intactes de leur mémoire. « On ne va pas soigner la maladie d’Alzheimer, ni faire repousser des neurones avec des chansons », tempère Francis Eustache, directeur d’une unité de recherche de l’Inserm au CHU de Caen. « Mais on peut stimuler la cognition, et redonner une vie affective et sociale à ces personnes en les faisant chanter, peindre ensemble. » Ces découvertes ont amené une réflexion sur la prise en charge, incitant les soignants à abandonner les activités « occupationnelles » classiques pour aider ces malades à sortir de leur apathie.


Une protection contre le vieillissement

Les chercheurs s’intéressent également aux effets de la musique sur la « réserve cognitive » du patient en bonne santé. « La réserve cognitive, c’est le patrimoine que l’on constitue tout au long de sa vie, qui va nous permettre de résister aux effets physiologiques de l’âge et de retarder les signes cliniques de certaines maladies du cerveau », détaille Francis Eustache. La musique, en sollicitant l’intellect et la concentration, développe-t-elle la plasticité cérébrale ? Pour le savoir, les chercheurs tentent de percer les mystères de l’hippocampe, l’une des zones du système limbique, dans laquelle les neurones se développent tout au long de la vie. La musique pourrait bien accélérer indirectement cette neurogénèse : des expériences menées sur des souris et des rats soumis à des stimuli musicaux montrent que la production de neurones est augmentée dans leurs hippocampes. « Mais on ne sait toujours pas précisément ce qui produit cet effet neurostimulant », pointe Hervé Platel. La réflexion reste donc ouverte sur cet aspect « mystérieux et magique » de la musique. 

Les « amusiques » et le Che 

Signes distinctifs : ils chantent faux, ont des difficultés à entendre une fausse note, ou présentent une véritable aversion pour la musique. Près d’une personne sur vingt serait atteinte d’amusie congénitale. Che Guevara est le plus célèbre d’entre eux. Selon une étude publiée en mai par deux équipes du centre de recherche en neurosciences de Lyon, les amusiques présentent un traitement altéré du son dans deux régions cérébrales. À cause de cette anomalie, le signal nerveux produit par la musique se propage moins vite dans leur cerveau et altère leur perception des hauteurs.

À lire

- Le Cerveau mélomane, d’Emmanuel Bigand. Belin, 21 €.

- Le Cerveau musicien. Neuropsychologie et psychologie cognitive de la perception musicale, de Francis Eustache, Bernard Lechevalier et Hervé Platel. D Boeck, 43,50 €.

- Sérénade pour un cerveau musicien, de Pierre Lemarquis. Odile Jacob, 24,90 €.

Pourquoi désire-t-on changer de vie ?

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Pourquoi certaines personnes décident-elles de « tout plaquer » ?

Notre rapport au temps a beaucoup changé. Dans la période après guerre, on était dans une conception d’un temps stable orienté vers le futur, porté par la notion de progrès, très linéaire et prévisible. Il s’agissait aussi d’un temps « masculin », quantifiable… On fait une seule chose à la fois. C’est le travail qui prime, et les autres aspects de la vie sont occultés, notamment la vie de famille. Avec la féminisation du monde du travail, la problématique d’un temps « féminin » a fait irruption avec la « double journée » des femmes qui doivent faire preuve d’une constante disponibilité temporelle. Le temps « masculin » linéaire est remis en question. Les incertitudes sont plus présentes aujourd’hui, notamment dans un contexte de crise, qui empêche de se projeter dans l’avenir. La vie ­programmée était l’objectif il y a 30 ans, mais plus maintenant. On sait désormais que l’on ne va pas faire carrière dans la même entreprise et que l’on n’exercera pas tout le temps le même métier. Ce qui était marginal et stigmatisé durant les années 1970 ne l’est plus aujourd’hui : il existe des possibilités plus grandes de changer radicalement, parce que cela correspond aussi aux structures capitalistes qui valorisent le court terme, le temps présent, la nouveauté, la surprise, le renouveau systématique, et qui ringardisent ce qui se construit dans la durée. Ce « présentisme » est problématique pour une société, dans son rapport au passé et à l’avenir. Et l’on peut considérer que le fait de tout plaquer est une autre illustration de ce nouveau rapport au temps.

Existe-t-il un profil type des personnes qui décident de changer de vie ?

Attention à la généralisation ! Prendre la décision de changer radicalement de vie suppose certaines prédispositions sociales et culturelles, un réseau. Cela suppose aussi que la personne en question puisse prendre le risque de tout quitter. L’argent est évidemment un facteur important, mais pas seulement, ce sont les dispositions culturelles et sociales surtout. On ne repart jamais de zéro, on commence une autre étape avec les capitaux (sociaux notamment) que l’on possédait déjà. Quelqu’un de pauvre et précaire est toujours à zéro, et son choix de partir ailleurs pour tenter sa chance demeurera invisible et restera ­inaperçu en tant que changement de vie radical.

Pourquoi cet appétit pour l’étranger ?

C’est une banalité de dire que dans une société mondialisée, la mobilité en province ou à l’étranger est devenue une pratique courante. Mais elle est loin d’être généralisée et correspond à une strate sociale plutôt supérieure, même si des programmes universitaires comme Erasmus y ont fortement contribué. Partir à l’étranger est valorisé socialement, pour acquérir une nouvelle langue ou de nouvelles ­compétences. C’est un risque à prendre, et si l’on revient, on pourra toujours le considérer comme une expérience bénéfique.

Y a-t-il une contradiction entre l’enthousiasme que semble susciter la bifurcation biographique et la réalité du monde dans lequel nous vivons ?

Notre système ne prévoit pas aujourd’hui des changements de vie profonds, car on ne conçoit pas la possibilité de revenir en arrière. Contrairement au système canadien, par exemple, qui est beaucoup plus souple, en France, tout notre avenir se joue au collège et au lycée. Un jeune en difficulté qui quitte le système scolaire de manière précoce ne pourra pas facilement reprendre ses études et sera considéré en échec et voué à une carrière professionnelle difficile et précaire. Avec un tel système de formation, on entretient une vision très linéaire du temps, les possibilités de bifurquer sont minimes.

Dans le monde du travail, on rencontre les mêmes difficultés : un CV avec des trous ou des écarts de trajectoire est suspect. C’est très paradoxal d’applaudir les changements abrupts de vie alors qu’on ne cesse de valoriser le parcours classique et précoce (bac, études supérieures, emploi). Les métiers changent et la société aussi. Mais nos institutions scolaires et professionnelles, les critères des entreprises sur la carrière de leurs employés ne suivent pas. Il faudrait introduire plus de flexibilité dans nos parcours en se formant tout au long de notre vie, sans pour autant renforcer la précarité. 

* Marc Bessin est sociologue au CNRS et directeur de l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (Iris). Il a dirigé l’ouvrage Bifurcations. Les Sciences sociales face aux ruptures et à l’événement (La Découverte).

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> Retrouvez l’intégralité de cette interview et notre dossier “Changer de vie, le grand fantasme de l’été” dans le numéro 3542 de La Vie, daté du 22 août, disponible en kiosque et version numérique.

Vous reprendrez bien un peu de cervelle ?

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L’ouvrier africain de Jean-Jacques Arnoult a de la dextérité. En un tournemain, il a découpé sous nos yeux la langue et les oreilles de la tête de veau, puis l’a placée dans une machine qui fend en un éclair la boîte crânienne de l’animal, en provenance de Périgueux, et en a extirpé la cervelle sanguinolente. « Cet appareil est une sorte de guillotine », commente le président de la Confédération nationale de la triperie française (CNTF). Il est 7 h, en ce matin de juillet. Bienvenue au pavillon de la triperie de Rungis, temple glacé des viscères où trônent partout rognons, cœurs, foies et têtes de veau, entières ou préparées comme un rôti. Âmes sensibles, s’abstenir !


L’ombre de la maladie de la vache folle

Le marché de gros, au sud de Paris, irrigue la France et l’Europe (plutôt du Sud) en cervelles et autres abats. La société de M. Arnoult vend de 300 à 800 cervelles de veau chaque jour, de 200 à 500 cervelles de porc, et seulement quelques dizaines de cervelles d’agneau. « En raison de la tremblante du mouton, la France a adopté une législation restrictive : les cervelles d’agneaux âgés de plus de six mois sont interdites à la vente, alors que la réglementation de l’Union européenne, moins sévère, a fixé cet âge à 12 mois. Il y a donc un problème d’approvisionnement dans l’Hexagone. Sur 4,2 millions d’agneaux abattus par an, 3 millions de cervelles sont jetées car issues d’animaux âgés de plus de six mois », explique Jean-Jacques Arnoult. Les poncifs font sourire cet amateur d’abats, plutôt prisés par les personnes âgées. « Longtemps, on a donné de la cervelle aux tout-petits parce qu’elle aiderait au développement des neurones. Ce n’est pas scientifiquement prouvé, mais la croyance subsiste. »

Manger de la cervelle rendrait intelligent ? Pas sûr ! Sa consommation est très ancienne. Avant de maîtriser le feu, les primates hominidés savouraient les abats, faciles à mâcher crus. Des tribus primitives ingéraient la cervelle de leurs ennemis pour s’approprier leur force. Jusqu’à ce que des chercheurs découvrent, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, qu’une pratique anthropophage – la consommation de broyats de cervelle humaine – déclenchait une maladie neurodégénérative mortelle, nommée kuru chez les Fore, et caractérisée par de forts tremblements.

En Europe, la maladie de Creutzfeldt-Jakob, apparue après l’injection à des enfants d’hormones de croissance extraites de cerveaux humains mal stérilisés, a alerté sur le danger lié à l’absorption de cervelle. De même que la maladie de la vache folle, l’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB), affection dégénérative du système nerveux central due à la consommation de farines animales par le bétail. Une crise qui a entraîné à partir de 1995 une baisse de la consommation de viande bovine, et plus encore d’abats.

Mais, en Occident, les purs rites cannibales n’ont pas cours, sauf faits divers exceptionnels, dignes de films d’horreur. C’est cette Texane qui en 2009, « obéissant à Satan », a mangé le cerveau de son bébé âgé de trois semaines. C’est ce détenu qui, en France, en 2004, à la prison de Saint-Maur, a ouvert le crâne d’un prisonnier pour en dévorer le contenu.


Des bienfaits un peu surévalués

Selon les nutritionnistes, les abats boostent le cerveau. À Paris, Nicole Tripier, naturopathe et micronutritionniste, estime que la cervelle, riche en protéines, en fer, en vitamine B12 et en phosphore, « contribue à l’oxygénation du sang et apporte de l’énergie. La cervelle contient des acides gras essentiels, des oméga-3 DHA, indispensables au développement du cerveau et aux fonctions d’apprentissage », résume-t-elle. Points négatifs ? « Elle contient aussi du cholestérol, et génère de l’urée et de l’acide urique. »

Autre point faible : son aspect visuel. Parce qu’elle ressemble au cerveau humain, la cervelle suscite souvent le dégoût. « Aujourd’hui, l’industrie alimentaire a choisi de cacher la réalité de ce que l’on mange. Tout est fait pour que la viande que l’on achète n’évoque pas l’animal, afin que les gens aient bonne conscience. Or, avec une cervelle dans son assiette, endroit magique où nichent le savoir et peut-être l’âme, impossible de se voiler la face », analyse Aymeric Caron, journaliste de télévision. L’auteur du plaidoyer végétarien No Steak (Fayard) avoue que l’absorption de cortex animal le dégoûte autant, mais pas davantage, que celle de la bidoche.

Même sentiment pour Catherine Hélayel, une avocate appartenant au mouvement Vegan – qui refuse tout ce qui vient des animaux, de la viande au lait en passant par le cuir et la laine. Pour celle qui porte un sac et des chaussures « végétariennes » en plastique recyclé, l’animal devrait avoir les mêmes droits qu’un enfant de moins de 15 ans : droit à la vie et droit de ne pas être maltraité. « Un jour, peut-être, on risquera la cour d’assises quand on tuera un animal, a fortiori quand on lui prendra sa cervelle », annonce la juriste. Et ces restaurants chinois ou indonésiens dans lesquels on déguste à table la cervelle d’un singe vivant, saoulé à l’alcool, n’existeront sans doute plus.


Un mets caché sur la carte

À Paris, il existe un établissement où l’on consomme toutes sortes d’abats, de la tétine de vache à l’oreille de cochon. Dans une ruelle proche de Notre-Dame, Nadège Varigny, fille et petite-fille de boucher, en a fait la spécialité du Ribouldingue, un restaurant qu’elle a ouvert en 2007. Mais parce qu’ils révulsent les touristes, Américains, Anglais ou Brésiliens, elle a pris soin de ne pas trop l’afficher sur sa carte. Jérôme, son chef cuisinier, un ex-tripier de Belleville, s’évertue aussi à faire revenir la cervelle meunière dans le beurre, pour que, « dorée à point, elle ait moins l’aspect d’une cervelle ». « Certains clients, comme moi, raffolent de la texture molle et du goût délicat de la cervelle d’agneau, plus prononcé que celle du veau », explique la gérante. D’autres, au contraire, se lèvent en découvrant la tête de veau à la sauce gribiche, agrémentée d’une cervelle coupée en deux.

Idée recette : les beignets de cervelle de Maguy

- 2 petites cervelles d’agneau.

- 100 g de gruyère râpé.

- 2 œufs.

- 40 g de farine.

- 50 g de beurre.

- 1 citron.

- Sel, poivre, persil.


Nettoyer les cervelles avec de l’eau vinaigrée. Les pocher dans l’eau 10 minutes, puis les couper en dés. Dans un grand bol, battre les œufs entiers, y ajouter le fromage râpé, la farine, le sel et le poivre, et enfin les dés de cervelle. Faire fondre le beurre dans une poêle, y verser la préparation par cuillerée à soupe. Laisser cuire 8 minutes environ. Parsemer de persil, décorer de fines rondelles de citron, et déguster aussitôt. Ces beignets sont très prisés en Italie et en Espagne, où on les déguste à l’heure des tapas.

 

Pour aller plus loin

Intelligence artificielle, âme, médecine, méditation… Retrouvez notre dossier spécial sur les mystères du cerveau dans l’édition de La Vie n° 3545 datée du 8 août 2013, disponible en version numérique en cliquant ici.

Nos photos de famille ont évolué avec nous

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C’est une boîte pleine de portraits aux bords dentelés ou un album relié qu’on retrouve avec un plaisir intact dans la maison de vacances : l’arrière-grand-mère en mariée, l’oncle en soldat, la chronique d’un autre siècle. Ainsi s’écrit la mémoire des familles depuis la démocratisation de la photographie. Comment a-t-elle traversé le XXe siècle jusqu’à la révolution du numérique ? Que reste-t-il de l’album de famille à l’ère du Smartphone ? Irène Jonas, photographe indépendante, sociologue et fondatrice de l’association d’éducation à la photo Regarde !, nous éclaire sur les enjeux de ce support de transmission.

 

À quel moment la photo de famille a-t-elle pris ses distances avec le portrait de groupe, posé, chez le photographe ?

À la fin du XIXe siècle, la marque Kodak met sur le marché américain un appareil simple, à la portée des non-professionnels. L’appareil photo ­commence alors à entrer dans la famille. La pratique est encore très codifiée, nettement inspirée du cliché de photographe, face à l’objectif, mais la pose se modifie légèrement. En France, on parle de photographie amateur à propos de ces photos de famille réalisées par la famille, d’abord réservées à une élite bourgeoise ou aristocratique. Quand arrive la guerre de 1914-1918, les conscrits vont se faire photographier chez un professionnel, cette fois, et laissent un portrait avant de partir. Les soldats en reçoivent dans les tranchées. L’objet se démocratise peu à peu.

Le grand tournant arrive avec le Front populaire. Avec les congés payés, la photo de famille se fond dans la photo de vacances. L’appareil photo entre dans les classes moyennes. On sort des studios et on se photographie entre soi. Dans les années 1940-1950, la famille se centre de plus en plus sur l’enfant. La société reste marquée par les institutions, mais s’ouvre aux loisirs. Dans les albums, il y a toujours les mariages et les baptêmes, mais aussi des scènes de plage, de gymnastique en plein air, de repas en commun.

Mai 1968 a-t-il changé nos pratiques ?

En 1963 déjà, Kodak invente l’­Instamatic, très simple d’emploi (c’est le slogan « Clic-clac, Kodak »), pas cher par rapport aux anciens appareils, petit, maniable et ne nécessitant aucun réglage. On considère alors qu’il peut être utilisé par les femmes, tenues à l’écart de la ­technique. Sous leur impulsion, les images de la famille deviennent plus intimes et quotidiennes. Le contexte disparaît, reflet de la montée de l’individualisme : on se focalise clairement sur les personnes. Dans les années 1970, les institutions perdent du poids. L’union libre concurrence le mariage. On a moins d’enfants, on est davantage axé sur eux. On immortalise les anniversaires, qu’on ne fêtait pas forcément avant, et de nouveaux moments : la femme enceinte, le nouveau-né, la pendaison de crémaillère, l’enfant sur le pot…

C’est aussi une nouvelle manière de photographier…

Oui, on cesse de demander à l’enfant : « Regarde-moi ! » La réduction des temps de pose permet d’aller plus vite. Et l’apparition du téléobjectif de ne plus être collé à la personne. L’appareil a donc tendance à « disparaître » ; on cherche les moments volés, des instantanés qui « restituent le naturel ». On essaie de montrer non plus le meilleur de soi, dans la pose et le sérieux. Mais le bonheur. Si l’enfant sourit, ce n’est pas parce qu’on le lui a demandé, mais parce qu’il est heureux… Le critère n’est plus la réussite, mais le bonheur. C’est une autre norme : c’est ainsi que la famille veut être vue. Il y a toujours des variantes sociales, cependant. La pose, la volonté de se montrer dans ses plus beaux habits demeure plus longtemps dans la classe ouvrière, notamment. Dans les années 1980, on utilise à la fois des appareils compacts et reflex. Les thèmes restent les mêmes. Mais on ajoute éventuellement la recherche de la belle photo, « à la manière de ».

Quelles sont les conséquences de la révolution numérique ?

L’arrivée des appareils numériques, des Smartphone, et la masse de photos qui en découle posent la question du tri et du stockage. Le principe des sauvegardes n’est pas encore entré dans les mœurs. Qui possède vraiment toutes ses photos, rangées, classées, en deux exemplaires sur deux supports différents (ordinateur, disque dur externe, CD ou tirages) ? On s’expose à de vrais trous de mémoire pour l’avenir. L’apprentissage du tri n’a jamais été fait dans la photo de famille. On faisait deux pellicules de 24 ou 36 poses pendant les vacances. On jetait les trois vues qui étaient vraiment ratées, et on remplissait l’album avec le reste. Alors qu’à l’inverse, un photographe professionnel en sauverait à peine trois. Aujourd’hui, on photographie le quotidien en continu. Et on ne sait plus quel cliché choisir parmi 1 000. Et le tri est tellement chronophage. Traditionnellement, c’était souvent les femmes qui déposaient les pellicules au laboratoire et soignaient la mémoire de la famille. Elles ont mis du temps à s’emparer des outils informatiques, une fois les photos prises, comme le transfert des images du téléphone à l’ordinateur. Et elles ont délaissé par la force des choses les domaines qui étaient jusque-là les leurs : le tirage et l’album.

Mais on revient peu à peu à l’album avec les livres photos numériques…

Par rapport aux albums de tirages volants que l’on peut manipuler, modifier, ou aux boîtes de photos en vrac, le livre photo est figé, et il est identique pour tout le monde. Or la mémoire, il faut se l’approprier, la reconstruire. Les gens optent pour l’événementiel : les vacances en Croatie, le mariage… Ils ont en revanche renoncé à l’album chronologique. Du coup, que fait-on de la crémaillère, de l’anniversaire… ? Il y a sans doute un équilibre à trouver. Sinon, de nombreuses traces risquent d’être perdues. Le paradoxe, c’est que l’on photographie toujours plus le quotidien, or il n’est pas mis en mémoire, il est seulement stocké. Le plasticien Christian Boltanski dit que l’on meurt deux fois : « Une première fois, puis une seconde quand on voit une photo de vous, et que plus personne ne sait qui vous étiez. » La vie familiale est en perpétuelle évolution. Il y a plus de familles recomposées qu’à la fin du XXe siècle par exemple. Avant, l’album de photos passait en ligne directe. Plus maintenant. Tout cela n’a pas fini d’avoir des conséquences sur la mémoire des familles et sa ­transmission.

Comment y remédier ?

D’abord en se renseignant sur les sauvegardes. Un CD comme un disque dur externe se dégrade. Ensuite, en s’astreignant à trier et à classer, par année, par thème… Enfin, en constituant les albums de ce que l’on a vraiment décidé de transmettre. Avec deux autres photographes, nous avons monté l’association Regarde !, qui intervient dans les écoles. On apprend aux élèves à regarder ce qu’ils veulent photographier, à faire moins d’images, à cadrer, à agir consciemment. Moins on regarde ce qu’on photographie, moins on regardera le résultat après. Sans cette éducation-là, comment choisir entre 30 photos similaires ? Il faudra passer par le constat que l’exhaustivité est impossible. On ne pourra pas laisser dans les héritages des milliers de photos à chaque génération. La mémoire n’est pas un stock infini. Elle implique de choisir.

Couple : où en est votre flamme ?

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Ce test a été réalisé avec Nicole Jeammet, psychothérapeute, auteure d’Amour, Sexualité, Tendresse : la réconciliation ? (Odile Jacob) et de Lettre aux couples d’aujourd’hui (Bayard).

 

Comment avez-vous choisi votre destination de vacances ?

A – Ensemble : vous avez les mêmes goûts.

A – Difficilement, dans un entre-deux qui finalement ne satisfait ni l’un ni l’autre.

B – L’un a l’habitude de laisser l’autre décider.

C – Vous harmonisez vos désirs et comblez tantôt les siens, tantôt les vôtres.


Vos besoins pendant les vacances

A – C’est simple, vous faites tout à deux : repos,activités, cuisine.

C – Vous veillez à préserver des temps en solo, en couple, en famille et entre amis.

B – Vous êtes en vacances, vous réfléchirez à vos besoins plus tard.


Vos conversations tournent le plus souvent…

B – Autour du quotidien, des enfants, des soucis.

A – Autour de vos projets, vos envies, vos émotions, chacun à votre tour.

C – Tantôt dans une écoute mutuelle et en profondeur, tantôt sur la gestion du quotidien.

B – On n’a plus rien à se dire.


Vous planifiez un rendez-vous en amoureux

A – Au moins une fois par an.

B – Ça fait plus d’un an que ça ne vous est pas arrivé.

C – Quasiment chaque mois.


Le plus souvent, quand une dispute éclate…

A – Vous faites l’autruche et attendez que ça passe.

B – Chacun rejette sur l’autre la responsabilité du problème.

C – Vous prenez le temps de confronter vos points de vue.


Vous passez près de lui/elle

C – L’occasion de lui manifester votre amour par un baiser, une caresse, un compliment.

B – À quoi bon les démonstrations ?

A – Ça tombe bien, vous lui rappelez ce rendez-vous avec le plombier.


Dans l’intimité

B – Vous avez de moins en moins envie de vous donner.

A – Par fatigue ou par manque de temps, les occasions s’espacent.

C – Votre sexualité est à l’image de votre relation : tendre et enflammée.

B – La routine s’est immiscée jusque dans vos ébats.


Il/elle n’aime pas votre tenue

A – Vous en endossez une autre.

C – Vous la gardez, mais éviterez de la remettre en sa présence.

B – Vous la gardez et rétorquez que vous n’aimez pas davantage la sienne.


En son absence, vous pensez (positivement) à votre conjoint

C – Souvent.

A – Parfois.

B – Rarement.


Il/elle surfe sur Internet alors qu’il faut débarrasser la table et faire la vaisselle

C – Il/elle a besoin de se vider la tête.

B – Ras-le-bol de gérer la maison sans qu’il/elle intervienne.

A – Vous vous installez sur le canapé avec un bouquin.


Votre ado demande la permission de rentrer plus tard, que votre conjoint lui accorde

A – Vous intervenez et imposez un autre horaire.

B – Il/elle est toujours si sûr(e) de bien faire qu’il/elle ne pense même pas à vous consulter.

B – Ouf, une décision de moins à prendre ; vous ne vous en mêlez pas.

C – Vous attendez que l’enfant soit parti pour en parler et être au diapason la prochaine fois.


Il/elle a accepté une invitation pour vous deux sans avoir sollicité votre avis

C – Ça arrive, vous vous adaptez.

B – Il/elle exagère, vous n’y allez pas.

A – Vous participez avec une mauvaise grâce évidente.


Sa remarque faite devant des amis vous a blessé(e)

B – Vous contre-attaquez aussitôt afin de le/la piquer au vif.

C – Vous attendez le bon moment pour lui ouvrir votre cœur.

B – Vous le gardez pour vous.


Texto : « Ne m’attends pas pour dîner, je prends un pot avec Manu »

A – Vous voyez rouge et invitez votre mère sur-le-champ.

B – Un doute s’immisce, vous vérifierez discrètement ses appels téléphoniques.

C – Yes, une soirée solo en perspective !


Acceptez-vous le plaisir partagé, sexuel, balade à deux, film regardé ensemble ?…

B – Je le recherche en permanence.

C – Je l’apprécie, tout en aimant aussi la solitude.

B – Je l’évite, car j’ai trop peur d’être déçu(e), en désaccord ou abandonné(e).

A – Oui, mais j’aimerais en avoir davantage l’occasion.


Quel regard posez-vous sur vous-même ?

B – Exigeant et sourcilleux.

A – Lucide, aussi bien en positif qu’en négatif.

C – Indulgent, compatissant.


Avez-vous un jardin secret ?

C – Bien sûr et heureusement.

A – Oui, mais je culpabilise un peu.

B – Non, pour quoi faire ?


Il/elle s’oppose à un petit achat qui vous ferait plaisir

B – Vous ressassez votre amertume, en la nourrissant des griefs passés.

A – Vous passez outre, sans vous justifier.

C – Vous reconnaissez qu’il n’est pas indispensable et différez cette dépense.


Votre conjoint n’apprécie pas votre hobby. Quelle est votre réaction ?

C – C’est important de cultiver son potentiel ; vous tâchez simplement de l’harmoniser avec son emploi du temps.

B – Vous culpabilisez de vous y adonner et le faites de moins en moins.

B – Vous revendiquez ce droit, quitte à aller au clash.

A – Vous vous laissez la liberté de l’exercer, mais le quotidien ne vous en donne guère l’occasion.


Il/elle part trois jours dans un monastère chaque année

C – Vous prenez des temps de ressourcement à tour de rôle ou ensemble.

B – Une fois de plus, il/elle vous laisse seul(e) avec les enfants.

A – C’est vous qui l’encouragez à le faire.

B – Encore ses bondieuseries !


Vous avez ri ensemble pour la dernière fois…

C – Aujourd’hui.

A – Dans la semaine.

B – Il y a plus longtemps.

 

Une dominante de B : Elle couve sous les braises

Bonne nouvelle : vous êtes retombé(e) de votre nuage ! Mais la chute est un peu rude à votre goût. Empêtrée dans les soucis et la gestion du quotidien, votre relation n’est plus si riante et épanouissante. Vous connaissez par cœur les défauts de votre conjoint, ses limites et ses répliques, qui vous exaspèrent de plus en plus. Pour commencer, ­accordez-vous une vraie pause : repos, détente et jeux. Vous ne pourrez pas le/la changer. Votre seul outil, c’est… vous ! Alors, rien qu’aujourd’hui, ravalez les remarques désobligeantes, changez de lunettes, regardez ce qu’il/elle réalise de positif. Acceptez aussi de vous remettre en cause, en évitant une vision monolithique de la vie en général et de votre situation en par­ticulier. Les vacances offrent des occasions propices à un nouvel élan conjugal : offrez-vous un voyage, une initiation sportive, une visite insolite… Ces moments extraordinaires apaisent les griefs, aident à retrouver une certaine complicité et à renouer un dialogue. Revenez à la source de votre amour : remémorez-vous vos débuts, vos premières rencontres, ce qui vous a mutuellement attiré(e), ému(e) et séduit(e). En soufflant sur les braises, il est toujours possible de rallumer la flamme, pourvu que demeure une volonté commune.

Une dominante de A : Elle ne demande qu’à être attisée

Tantôt fusionnels, tantôt autonomes, vous vous en sortez plutôt bien. Pendant l’année, vous avez pourtant parfois le sentiment d’être sous l’eau, de courir après la montre et de ne pas consacrer autant de temps que vous le voudriez l’un à l’autre.

 Cet été, privilégiez des moments de retrouvailles, afin d’ouvrir vos cœurs et de vous offrir un coup d’œil dans le rétro. L’occasion de vous remercier pour le quotidien, tous ces cadeaux, attentions et services qui passent si souvent inaperçus dans le feu de l’action. Revenez aussi sur ces remarques qu’on évite de faire devant les enfants, mais qui ont besoin d’être exprimées. Partagez enfin vos fragi­lités, vos inquiétudes, qui expliquent certaines de vos attitudes. Vous êtes-vous déjà demandé pardon ?

Avec délicatesse, échangez sur ce qui vous plaît, ce qui vous déplaît dans votre relation, ce que vous aimeriez améliorer. Redites-vous vos attentes et vos aspirations. Réfléchissez ensemble à la manière dont vous manifestez votre amour, dans un langage qui corresponde à chacun. N’hésitez pas non plus à réserver du temps pour vous, vos passions, en accordant ce même espace de liberté à votre conjoint. Développer ses potentialités propres nourrit l’estime de soi. Et l’entourage en bénéficie, car on aime l’autre à la mesure où l’on s’aime soi-même. Pendant l’année, vérifiez régulièrement que vous vous y tenez.

Une dominante de C : Elle brille de tous ses feux

Votre amour a fait ses preuves : vous ne rêvez plus du conjoint idéal, vous êtes conscient(e) que vous ne l’êtes pas davantage, ce qui n’altère en rien votre joie, votre générosité et votre élan. Vous connaissez vos besoins, vos limites, et savez les exprimer. Vous avez compris que l’autre ne peut satisfaire toutes vos attentes, mais continuez de voir et d’apprécier ses marques d’amour, ses qualités. Votre couple bénéficie de votre bienveillance mutuelle. Vous avez su apprivoiser à la fois un certain sentiment de solitude et le fait de dépendre de l’autre.

Assumer ce paradoxe est sans doute la clé de la réussite du couple : il n’y a pas de plaisir sans risque, de don sans possibilité de souffrance, de déception, d’abandon… L’amour rend vulnérable. Cultiver son intériorité, son potentiel, permet toutefois de conserver son identité et de rester soi en se donnant à l’autre. Mais, même en haut du podium, il est possible de progresser et de faire grandir l’amour.

Pour aller plus loin encore, offrez-vous un échange en profondeur, renouvelé. Partagez-vous vos émotions et vos ressentis? Connaissez-vous les rêves qui vous habitent l’un et l’autre ? Ensemble, réfléchissez : au soir de votre vie, que regretteriez-vous de n’avoir pas réalisé ? Osez la folie, l’imprévu, l’impossible !

L’ennui, un sentiment à redécouvrir

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Cela fait des siècles que les sociétés occidentales urbanisées en font l’expérience : dès lors que sa sécurité et sa survie sont assurées, l’homme s’ennuie. Mais c’est sans doute de cet état consenti que sont nées les créations les plus raffinées. Dans un livre documenté, rieur et même provocateur, Patrick Lemoine, psychiatre, docteur en neuro­sciences et auteur de S’ennuyer, quel bonheur ! (Armand Colin, 2007), explore tous azimuts l’histoire de l’ennui, de la fin’amor à la zoologie, de la Bible à ­Heidegger. Il nous explique pourquoi il défend la place d’un ennui créateur contre la tentation de « meubler ».

 

L’état d’ennui est souvent chargé d’une connotation négative. Pourquoi ?

D’abord, il y a deux formes d’ennui. L’ennui pathologique, symptôme de la dépression et d’autres maladies psychiatriques, qui est improductif et douloureux. Et l’ennui « normal », positif voire indispensable, qui s’apparente à la rêverie, et que je défends. C’est quand même un ennui consenti, sur lequel on a une relative maîtrise. Quand vous ne savez pas combien de temps cela va durer (dans une salle d’attente) ou que vous n’avez pas vraiment le loisir d’être absorbé dans vos pensées (en voiture sur l’autoroute), c’est toujours plus difficile. Mais l’ambiguïté a aussi été entretenue par la culture catholique. Avant que le mot ennui n’apparaisse, on parlait d’acédie pour les moines qui s’éloignaient de Dieu en rêvassant, rompant avec le contrat social du couvent, de la prière et des tâches en commun. Lorsqu’on ne fait rien, on risque d’avoir des pensées impures, voire des gestes interdits. D’un autre côté, l’inaction peut aussi engendrer la prière et la création. D’ailleurs, la réflexion est peut-être la part la plus importante de la Création, Jéhovah lui-même consacrant le reste de l’histoire à se reposer !

Ce sentiment est-il universel ?

L’ennui n’existe pas dans la nature. Et il y a des ethnies qui n’ont pas de mot pour l’­exprimer. Quand on lutte pour sa survie, on ne s’ennuie pas, même s’il s’agit de rester sans bouger pour surveiller une proie, ou de vérifier que l’on n’est pas attaqué. Les Chinois n’ont pas non plus de vocable pour le dire. Dans les cultures orientales, la méditation a une place centrale. Et l’ennui représenterait un décalage entre l’homme et son environnement, ce qui va à l’encontre de la recherche d’harmonie. En Occident en tout cas, l’ennui est une production des sociétés sédentarisées et urbanisées. Dès lors que vous savez que votre nourriture et votre sécurité sont assurées, vous commencez à vous payer le luxe de l’ennui.

Mais c’est de là que peut naître la création…

Le XIIe siècle en Europe, qui aurait vu naître le mot et sans doute le concept, est une période de relative sécurité et prospérité. L’outillage se perfectionne, les villes se développent. C’est aussi le siècle des ­croisades. La gente dame en haut de sa tour avec sa ceinture de chasteté, qui attendait le retour de son chevalier croisé, trouvait le temps long. Comme les guerriers hyperactifs qui se retrouvent prisonniers ou exilés. L’amour est fait d’attente interminable. L’ennui qui naît de l’éloignement et du désœuvrement engendre alors la poésie. C’est la grande période de l’amour courtois en littérature.

Vous distinguez cependant la création de l’invention.

L’invention serait plutôt du côté de l’évitement de l’ennui, de l’activisme de ceux qui trouvent inadmissibles de rester sans rien faire. En général, de deux techniques existantes, les inventeurs font une troisième. On est dans le développement plutôt que dans la création, qui, de Mozart à Einstein, se fait ex nihilo. Le génie de Léonard de Vinci s’exprime mieux dans sa peinture que dans ses machines à mon avis.

Vous opposez aussi l’ennui aux loisirs.

Il me semble que l’on dépense beaucoup d’énergie à meubler les moments d’ennui. Le mot vacances par exemple renvoie bien au vide, à la vacuité. Le principe, c’est d’être allongé sur la plage sans même lire ! La civilisation latine, qui était celle de la sieste, « s’anglo-saxonnise ». Les protestants n’ont d’ailleurs pas de tradition de vie contemplative. On fait donc 1000 choses pendant les vacances, des visites culturelles, des stages, du sport. Cesser de travailler signifie s’activer autrement. Les vacances à thème deviennent des loisirs. Les deux ont leur intérêt, mais l’un ne remplace pas l’autre. D’ailleurs, les clubs de vacances qui ont connu leurs grandes années avec des activités obligatoires à toutes les heures ont un peu freiné car les gens en ont eu ras le bol.

L’ennui peut-il s’apprendre ?

Quand on observe des bébés, il y a ceux qui savent rester seuls dans leur berceau, à tricoter avec leurs doigts ou à regarder des taches sur le mur. Et ceux qui hurlent dès qu’ils sont réveillés. Difficile de démêler l’inné de l’acquis… Le bébé s’adapte à la réaction des parents, mais il y a aussi des tempéraments. Cela dit, ça se cultive. Il y a des familles où l’on ne supporte pas de laisser les enfants quelques minutes sans rien faire. Je vois des parents qui passent leur temps libre à courir, du foot au dessin puis aux louveteaux, faire des burn-out. Laisser son enfant 10 minutes sans lui proposer une activité n’est pas cruel. Les enfants trop sollicités deviennent des intolérants à l’ennui et donc plus facilement addicts. Dès lors que l’on n’est pas capable de rester face à soi-même, on fait avec ce que l’on a. La drogue, l’alcool et… pourquoi pas l’addiction numérique ? L’ennui à petites doses dès la petite enfance permet de développer l’imagination, la créativité, l’introspection, une forme d’autonomie. Je suis reconnaissant à mes parents de m’avoir laissé m’ennuyer dans le jardin à regarder les oiseaux !

 

> Retrouvez notre dossier consacré à la “déconnexion” dans le numéro 3543 de La Vie, disponible le 25 juillet en kiosque et en version numérique